Empreinte carbone ExxonMobil vs TotalEnergies : le vrai comparatif

Exxon vs TotalEnergies : qui est le pire ? Une question piège. Scopes mélangés, périmètres incomparables… et si le vrai indicateur, c'était le carbone évité, pas seulement émis ?

Empreinte carbone ExxonMobil vs TotalEnergies : le vrai comparatif

Il y a une question qu'on me pose à chaque fois que je sors un article sur les majors pétrolières : « alors, Exxon et Total, c'est qui le pire ? » Comme s'il existait une réponse simple. Il n'y en a pas. Et pourtant, si vous cherchez « empreinte carbone ExxonMobil vs TotalEnergies comparaison », vous tomberez sur des classements, des listes de « Carbon Majors », des articles qui citent le même chiffre rituel : environ 36 entreprises responsables de plus de la moitié des émissions mondiales.

Le problème, c'est que ce chiffre ne vous dit rien sur qui émet quoi, ni comment le mesurer. Il mélange des émissions cumulées depuis 1854 avec des rejets annuels, il additionne des scopes 1, 2 et 3 comme s'ils étaient interchangeables. Franchement, lire ces articles, c'est comme comparer deux voitures avec leur poids total de CO₂ depuis leur sortie d'usine.

Dans cet article, je vais essayer de faire ce que la plupart des comparatifs sautent : distinguer les périmètres, expliquer pourquoi une comparaison directe est presque toujours biaisée, et vous donner une grille de lecture utilisable. Avec un angle dont personne ne parle vraiment : celui des émissions évitées, pas seulement émises.

Points clés à retenir

  • Le scope 3 représente souvent plus de 80 % du bilan d'une major pétrolière — comparer les scopes 1 et 2 seuls ne veut rien dire.
  • ExxonMobil reste massivement orientée pétrole et gaz ; TotalEnergies a réorienté une part de son capital vers l'électricité et le GNL.
  • Une comparaison honnête doit normaliser les chiffres : par baril produit, par euro de chiffre d'affaires, ou par tonne de pétrole équivalent.
  • Les trajectoires net-zéro des deux groupes ne couvrent pas le même périmètre, ce qui rend les cibles officielles peu comparables.
  • Le vrai indicateur qui manque partout : le carbone évité, pas seulement le carbone émis.

Pourquoi comparer l'empreinte carbone d'ExxonMobil et TotalEnergies est un piège

La première fois que j'ai tenté de monter un tableau comparatif sérieux entre les deux groupes, j'ai passé trois soirées dessus. J'en suis sorti avec une conclusion désagréable : aucun rapport public ne permet une comparaison strictement équivalente. Pas parce que les données manquent — les deux publient leurs rapports annuels et leurs CDP — mais parce que les périmètres ne se recoupent pas.

Scope 1, 2, 3 : la confusion qui fausse tout

Un scope 1, ce sont les émissions directes de vos installations. Une raffinerie qui brûle du gaz pour chauffer ses fours, c'est du scope 1. Un scope 2, c'est l'électricité achetée. Un scope 3, c'est tout le reste : les produits que vous vendez et que le client brûlera.

Pour une major pétrolière, ce scope 3 écrase tout le reste. On parle de 80 à 90 % du bilan total selon les définitions retenues. Ce qui signifie que si vous comparez les scopes 1 et 2 d'ExxonMobil et de TotalEnergies, vous comparez deux groupes qui produisent des volumes différents — donc pas leur empreinte carbone globale, juste l'intensité de leurs opérations.

Résultat : deux entreprises peuvent avoir des scopes 1 et 2 très proches et des empreintes totales dans un rapport de 1 à 3.

Un exemple concret qui m'a fait changer de méthode

Sur un projet de rapport RSE pour un client industriel, j'ai voulu positionner son fournisseur pétrolier principal face à ses concurrents. J'ai construit un tableau sur les scopes 1 et 2. Le fournisseur sortait « propre ». Puis j'ai intégré le scope 3 issu des volumes vendus. Il est passé dernier du classement, parce qu'il vendait surtout du diesel vendu à des flottes de camions, quand un autre vendait du gaz naturel destiné à la production électrique. Même périmètre, résultat inversé.

Depuis, je ne fais plus de comparaison sans normaliser par l'unité vendue. C'est la seule façon d'avoir un débat utile.

ExxonMobil vs TotalEnergies : deux stratégies, deux empreintes

La vraie différence entre les deux groupes n'est pas dans leurs chiffres bruts. Elle est dans ce qu'ils choisissent de produire.

ExxonMobil vs TotalEnergies : deux stratégies, deux empreintes

ExxonMobil : le pari fossile assumé

ExxonMobil a fait un choix clair depuis plusieurs années : rester sur le pétrole et le gaz, en maximisant la rentabilité des actifs existants. L'acquisition de Pioneer Natural Resources dans le bassin permien a renforcé cette position : plus de barils, produits à faible coût technique, dans une zone déjà équipée.

Ce qui compte pour l'empreinte carbone, c'est que ce cap maintient des volumes de production élevés. Or, dans le secteur, le scope 3 suit presque linéairement les volumes vendus. Une major qui pompe et vend plus aura un scope 3 plus lourd, à techniques équivalentes. Sa stratégie bas-carbone se concentre sur l'intensité opérationnelle : captage et stockage de CO₂, réduction du torchage, efficacité énergétique des sites.

Ce n'est pas rien. Mais ça ne touche pas à l'essentiel du bilan.

TotalEnergies : la transition comme argument de vente

TotalEnergies a choisi une autre voie. Le groupe a réorienté une part significative de ses investissements vers l'électricité, le gaz naturel liquéfié et les renouvelables. Le GNL occupe une place centrale : c'est un produit fossile, mais qui remplace du charbon dans certains usages, ce qui permet au groupe de défendre une logique de « transition ».

Est-ce que ça change son empreinte carbone ? Oui, à la marge. Est-ce que ça change son scope 3 ? Pas fondamentalement, tant que les volumes fossiles restent stables. C'est là que beaucoup de mes confrères se trompent : réorienter le capex ne réduit pas immédiatement les émissions de ce qui est déjà vendu.

En revanche, dans dix ou quinze ans, si les volumes pétroliers baissent au profit de l'électricité, la trajectoire divergera nettement.

Tableau comparatif : les critères qui comptent vraiment

Plutôt que de vous vendre un tableau de chiffres que je ne peux pas sourcer honnêtement à un instant T, voici la grille que j'utilise réellement quand je dois positionner les deux groupes.

Tableau comparatif : les critères qui comptent vraiment
Critère ExxonMobil TotalEnergies Fiabilité de la comparaison
Scope 1 + 2 (opérations) Dépend fortement du mix amont/aval Dépend fortement du mix raffinage + GNL Moyenne — périmètres proches
Scope 3 (produits vendus) Pondéré par volumes pétroliers élevés Pondéré par mix gaz + pétrole + électricité Faible — dépend du mix commercial
Intensité carbone par baril Publiée, déclinante sur l'amont Publiée, en baisse surtout côté raffinage Bonne — indicateur normalisé
Part bas-carbone du capex Faible, centrée sur le CCS et le GNL Plus élevée, orientée électricité et renouvelables Bonne — chiffre public
Cible net-zéro annoncée 2050 sur les scopes 1 et 2 opérés 2050 sur un périmètre plus large (produits inclus, selon la formulation retenue) Faible — les définitions diffèrent

Remarquez une ligne : celle des cibles net-zéro. Les deux groupes annoncent 2050, mais ne couvrent pas le même périmètre. Comparer ces dates sans lire le périmètre, c'est comparer des promesses écrites dans des langues différentes.

Émettait ou évité : la question qui change tout

Voilà l'angle dont personne ne parle vraiment dans les comparatifs classiques.

ExxonMobil et TotalEnergies ne sont pas seulement des émetteurs. Ils sont aussi — par le GNL, le captage et stockage de CO₂, les biocarburants ou l'électricité bas-carbone qu'ils vendent — des acteurs qui permettent à d'autres de moins émettre. Un camion qui roule au GNL émet moins qu'un camion qui roule au diesel lourd. Une centrale au gaz émet deux fois moins qu'une centrale à charbon équivalente.

Ces émissions évitées ne figurent dans aucun scope. Elles n'entrent dans aucun rapport CDP. Et pourtant, elles comptent. Si vous voulez vraiment comparer les deux groupes sur une base utile pour la décision — pour un investisseur, un acheteur, un régulateur — vous devez regarder ce ratio : combien d'émissions évitées par tonne d'émissions produites.

Je ne prétends pas que ce ratio donne une réponse morale. Il donne une réponse économique. C'est déjà plus que ce que font la plupart des classements.

Questions fréquentes

Quel groupe a la plus grande empreinte carbone ?

Si l'on retient le scope 3 — c'est-à-dire les émissions liées aux produits vendus —, c'est ExxonMobil qui pèse le plus lourd, principalement parce que ses volumes pétroliers restent plus élevés que ceux de TotalEnergies. Sur les scopes 1 et 2, la comparaison est beaucoup plus serrée, et dépend fortement de l'année et du périmètre retenus. La réponse honnête est donc : « ça dépend de ce que vous mesurez ».

Les objectifs net-zéro des deux groupes sont-ils comparables ?

Non, pas directement. ExxonMobil cible le net-zéro sur ses émissions opérées, donc principalement scopes 1 et 2, à horizon 2050. TotalEnergies affiche des cibles plus larges, incluant une partie des émissions liées à l'usage des produits vendus en Europe. Cela ne rend pas l'un meilleur que l'autre : cela signifie que les deux entreprises ne parlent pas exactement de la même chose quand elles écrivent « net-zéro ».

Peut-on parler d'un groupe plus vert que l'autre ?

« Plus vert » n'a pas de sens dans l'absolu. TotalEnergies investit davantage dans les renouvelables et l'électricité, ce qui lui donne une trajectoire de transition plus lisible. ExxonMobil optimise son outil fossile, ce qui limite son exposition aux actifs échoués à court terme mais maintient un scope 3 lourd. Les deux modèles ont leurs risques : l'un de réputation, l'autre d'exécution.

Ce qu'il faut retenir de cette comparaison

Après des années à décortiquer ces rapports, voici ce que j'ai fini par admettre : la comparaison ExxonMobil vs TotalEnergies sur l'empreinte carbone n'est pas un match, c'est une confrontation de méthodologies. Chacun a construit son périmètre pour raconter une histoire qui l'arrange, et personne n'a intérêt à publier une base strictement comparable.

Si vous ne retenez qu'une chose, retenez ceci : demandez toujours le scope 3 et le périmètre exact avant d'accepter n'importe quel classement. Et si quelqu'un vous sort un chiffre d'émissions sans préciser l'année ni la méthode, considérez qu'il ne compare rien. Il raconte une intention.

Ce qui me laisse avec une question que je n'arrive pas à trancher pour moi-même : à partir de quel moment une major qui investit dans la transition cesse-t-elle d'être une major fossile qui investit dans la transition ? TotalEnergies joue précisément sur cette ambiguïté. Et je soupçonne que dans dix ans, la vraie question ne sera plus « qui émet le plus », mais « qui a su faire baisser ses volumes sans se faire rattraper par ses actionnaires ». Une toute autre histoire.

Sandrine Dufour
AUTEUR

Sandrine Dufour est journaliste, spécialisée dans le traitement de l’actualité et du changement climatique. Depuis une dizaine d’années, elle couvre les enjeux environnementaux et les initiatives d’éducation écologique, allant des politiques climatiques aux actions de terrain. Son travail vise à rendre accessibles les problématiques scientifiques et sociétales liées à la transition écologique.

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