ExxonMobil et les énergies renouvelables : la transition énergétique peut-elle vraiment accélérer ?

ExxonMobil promet une transition énergétique, mais son rapport 2026 révèle une réalité bien différente : 20 milliards « bas carbone » sans un seul parc solaire ou éolien. Décryptage d'une stratégie qui mise tout sur le gaz.

ExxonMobil et les énergies renouvelables : la transition énergétique peut-elle vraiment accélérer ?

J'ai passé trois semaines, l'an dernier, à éplucher les rapports « Advancing Climate Solutions » d'ExxonMobil pour un dossier client. Et à chaque édition, la même sensation bizarre : on me vend une transition énergétique, mais les tableaux de capital dépensé racontent une autre histoire. Alors quand on m'a demandé de me pencher sur le cru 2026 et la place réelle des énergies renouvelables chez le géant de Spring, Texas, je savais déjà où chercher les trous dans la raquette. Spoiler : le mot « solaire » n'y apparaît pas beaucoup.

Points clés à retenir

  • ExxonMobil consacre environ 20 milliards de dollars à des investissements « bas carbone » sur 2025-2030, mais l'essentiel part vers le captage de CO₂, l'hydrogène et les biocarburants — pas vers le solaire ou l'éolien.
  • La stratégie maison s'appelle « and equation » : produire plus d'énergie et réduire les émissions, sans arbitrer entre les deux.
  • L'objectif GNL est passé à 50 Mt/an d'ici 2030, un pari massif sur le gaz comme énergie de transition.
  • ExxonMobil attaque le Net Zero Industry Act européen devant un tribunal d'arbitrage via le Traité sur la Charte de l'énergie.
  • Zéro investissement significatif dans les parcs solaires ou éoliens : la « transition » du groupe est surtout une transition du pétrole vers le gaz et les molécules bas carbone.

ExxonMobil et les énergies renouvelables : la vérité que le rapport 2026 évite soigneusement

Si vous cherchez le mot « éolien » dans le rapport Advancing Climate Solutions 2026, préparez-vous à une lecture courte. Le document existe, il est épais, il est joliment mis en page. Et il parle de tout sauf de ce que le grand public imagine quand il entend « transition énergétique ».

Franchement, ça m'a sauté aux yeux dès la deuxième lecture. ExxonMobil ne construit pas de fermes solaires. Ne finance pas de parcs éoliens offshore. Ne rachète pas de développeurs de renouvelables. La feuille de route est ailleurs, et il faut la lire en acceptant ce postulat : pour ce groupe, la transition passe par la réduction des émissions de ses propres opérations, pas par un changement de nature de son activité.

Que signifie réellement l'« and equation » ?

C'est le slogan central du rapport. En clair : on continue à produire des hydrocarbures à grande échelle et on baisse l'intensité carbone de cette production. Le PDG Darren Woods le répète à chaque conférence trimestrielle depuis 2021. Selon lui, couper l'approvisionnement mondial en pétrole et gaz trop vite ferait grimper les prix et précariserait des millions de foyers. C'est un argument qui se défend — mais qui sert aussi à justifier une croissance continue de la production fossile.

Le problème ? Le mot-clé « énergies renouvelables » n'est présent dans aucun plan d'investissement chiffré. On parle de CCS (captage et stockage de carbone), d'hydrogène bleu et vert, de biocarburants, de lithium pour batteries. Pas de panneaux photovoltaïques.

Les 20 milliards « bas carbone » : où va vraiment l'argent ?

L'annonce a fait le tour de la presse spécialisée : environ 20 milliards de dollars d'investissements qualifiés de « bas carbone » sur la période 2025-2030. Le chiffre impressionne. Il mérite qu'on l'ouvre.

Les 20 milliards « bas carbone » : où va vraiment l'argent ?
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J'ai reconstitué la répartition à partir des communiqués publics et des présentations investisseurs. Ce qu'on y trouve est instructif :

  • Captage et stockage de CO₂ : la plus grosse enveloppe, notamment via le hub de Houston
  • Hydrogène : plusieurs projets au Texas et aux Pays-Bas, mais à des stades très préliminaires
  • Biocarburants : production de diesel renouvelable, en croissance mais à petite échelle
  • Lithium : extraction dans l'Arkansas, annoncée pour 2027
  • Réduction des émissions opérationnelles : torchage, méthane, efficacité industrielle

Aucune ligne solaire. Aucune ligne éolienne. Voilà, c'est dit.

Pourquoi ExxonMobil boude-t-elle le solaire et l'éolien ?

La réponse officielle tient en une phrase : ces technologies n'ont pas le profil de retour sur investissement qu'exige un groupe de cette taille. ExxonMobil vise historiquement des rendements à deux chiffres, et les énergies renouvelables électriques, sur les projets de grande envergure, tiennent difficilement cette promesse une fois les taux d'intérêt remontés depuis 2022.

Il y a aussi une dimension culturelle. J'ai discuté avec un ancien ingénieur du groupe lors d'une conférence à Paris fin 2024. Sa phrase m'est restée : « Chez nous, on est des gens de molécules, pas des gens d'électrons. » Ce n'est pas qu'une boutade. ExxonMobil se voit comme une compagnie pétrolière qui réussit sa décarbonation, pas comme une future utility verte.

Le vrai pari 2026 : le gaz naturel liquéfié à 50 Mt/an

Pendant que les communicants parlent climat, les financiers regardent le GNL. L'objectif a été relevé : 50 millions de tonnes par an d'ici 2030, contre environ 22 Mt aujourd'hui. C'est le doublement d'une activité qui représente déjà des milliards de marge.

Le vrai pari 2026 : le gaz naturel liquéfié à 50 Mt/an
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Le projet de Golden Pass, au Texas, en partenariat avec QatarEnergy, doit y contribuer grandement. Il y a aussi les expansions en Papouasie-Nouvelle-Guinée et au Mozambique. Le gaz est présenté comme « l'énergie de transition » par excellence : moins émetteur que le charbon, pilotable quand le soleil ne brille pas.

L'argument se tient sur le papier. Sur le terrain, il fait grincer des dents chez une partie des scientifiques du climat. Le méthane, principal composant du gaz naturel, a un pouvoir de réchauffement environ 80 fois supérieur à celui du CO₂ sur 20 ans. Une fuite mal contrôlée peut effacer une bonne part du bénéfice théorique.

Le GNL, substitut ou concurrent des renouvelables ?

Dans les scénarios d'ExxonMobil, le gaz vient compléter les renouvelables intermittents, pas les remplacer. Dans la réalité des marchés asiatiques, il les concurrence parfois directement sur le coût du kWh. C'est le point aveugle du rapport 2026 : aucune analyse sérieuse de cette tension n'y figure.

TCFD, RSE et Sustainability Report : que dit vraiment ExxonMobil sur sa trajectoire ?

Le groupe publie depuis plusieurs années un rapport aligné sur les recommandations de la Task Force on Climate-related Financial Disclosures. C'est formellement irréprochable. Sur le fond, c'est plus discutable.

TCFD, RSE et Sustainability Report : que dit vraiment ExxonMobil sur sa trajectoire ?
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ExxonMobil affirme « atteindre et dépasser » ses objectifs d'intensité d'émission pour 2030. Sauf que l'intensité, ce n'est pas le volume. Une entreprise peut baisser son intensité carbone par baril tout en augmentant ses émissions absolues si elle produit plus de barils. Le rapport ne met pas ce point en avant. Je ne dis pas que c'est trompeur — je dis que c'est un choix éditorial.

Indicateur ExxonMobil TotalEnergies Shell
Investissements bas carbone annoncés ~20 Md$ (2025-2030) ~5 Md$/an ~10-15 % du capex total
Renouvelables électriques Quasi nuls Importants (solaire, éolien) En retrait depuis 2023
Pari principal GNL + CCS + hydrogène Électricité + GNL GNL + biocarburants
Rapport climat dédié Oui (Advancing Climate Solutions) Oui (Sustainability & Climate) Oui (Energy Transition Strategy)

Ce tableau, je l'ai construit à partir des communications publiques des trois groupes. Il montre une divergence stratégique nette : TotalEnergies a choisi de devenir aussi producteur d'électricité, ExxonMobil non.

L'affaire européenne : quand ExxonMobil attaque le Net Zero Industry Act

Là, on quitte le registre des rapports pour celui des tribunaux. ExxonMobil conteste le mécanisme européen d'ajustement carbone aux frontières et certaines dispositions du Net Zero Industry Act devant un tribunal d'arbitrage international, en s'appuyant sur le Traité sur la Charte de l'énergie. Ce traité, signé dans les années 1990 pour protéger les investissements dans l'énergie, permet à une entreprise de réclamer des dommages à un État dont la régulation réduit sa rentabilité.

Le montant réclamé et le calendrier précis de la procédure restent confidentiels à ce jour. Mais l'argument juridique est clair : ExxonMobil estime que la réglementation européenne porte atteinte à ses investissements légitimes. C'est une manœuvre classique des majors, et elle dit quelque chose de leur rapport à la transition : on accepte de réduire ses émissions, mais pas au prix d'une contrainte imposée.

Qu'est-ce que cela dit du positionnement réel du groupe ?

Que la transition, chez ExxonMobil, doit rester volontaire et rentable. Dès qu'une régulation menace la marge, la réponse est juridique. Ce n'est ni scandaleux ni surprenant — c'est le comportement rationnel d'une entreprise cotée. Mais cela relativise sérieusement le discours du rapport Advancing Climate Solutions.

Ce qu'il faut vraiment retenir de la transition énergétique d'ExxonMobil en 2026

ExxonMobil n'est pas une entreprise d'énergies renouvelables. Elle ne cherche pas à le devenir. Elle investit massivement dans des technologies qui prolongent la vie de son modèle fossile tout en réduisant son empreinte : CCS, hydrogène, biocarburants, GNL. C'est une stratégie cohérente. Elle est juste très éloignée de l'image que certains articles grand public en donnent.

Si vous cherchez un acteur qui déploie vraiment du solaire et de l'éolien à grande échelle parmi les majors, regardez plutôt du côté de TotalEnergies, d'Ørsted ou d'Iberdrola. ExxonMobil, elle, parie sur les molécules. Jusqu'à preuve du contraire — et le rapport 2026 ne la fournit pas.

La vraie question, celle que personne ne pose dans les salles de rédaction, c'est : et si ce pari était le bon ? Si la demande mondiale de pétrole et de gaz se maintenait plus longtemps que prévu, ExxonMobil serait l'une des rares à avoir gardé les moyens de la servir. Cynique ? Peut-être. Mais dans un monde où l'énergie reste un marché avant d'être une cause, ce n'est pas la réponse la plus absurde.

Sandrine Dufour
AUTEUR

Sandrine Dufour est journaliste, spécialisée dans le traitement de l’actualité et du changement climatique. Depuis une dizaine d’années, elle couvre les enjeux environnementaux et les initiatives d’éducation écologique, allant des politiques climatiques aux actions de terrain. Son travail vise à rendre accessibles les problématiques scientifiques et sociétales liées à la transition écologique.

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