En janvier 2023, ExxonMobil a inscrit 7 milliards de dollars au budget de son segment « solutions bas carbone » sur cinq ans. Sept milliards. Sur la même période, la compagnie prévoyait d'engager environ 125 milliards dans le pétrole et le gaz. Le ratio fait 5 %. Quand j'ai vu ce chiffre pour la première fois, je me suis dit : voilà, au moins, c'est clair. Pas de storytelling, pas de « pivot vert » cosmétique. Exxon reste une entreprise pétrolière, et elle l'assume plus franchement que ses concurrentes européennes.
Ce qui m'intéresse ici, ce n'est pas de savoir si c'est bien ou mal. C'est de comprendre où va l'argent réellement dépensé, dans quelles technologies, avec quels objectifs chiffrés — et ce que ça dit de la stratégie d'un géant fossile face à une transition qu'il ne peut plus tout à fait ignorer, mais qu'il refuse de mener.
Points clés à retenir
- ExxonMobil consacre environ 5 % de ses investissements aux activités bas carbone, contre une part plus élevée chez BP et TotalEnergies.
- Le segment Low Carbon Solutions existe depuis 2021 et cible trois filières : captage du CO2, hydrogène bleu, biocarburants.
- Aucun investissement significatif dans l'éolien ou le solaire : ce n'est pas le modèle choisi.
- Les 7 milliards annoncés sur 2023-2027 sont concentrés sur une poignée de projets précis, pas sur un portefeuille diversifié.
- La stratégie d'Exxon ressemble davantage à un pari sur la continuité qu'à une transition assumée.
ExxonMobil et la transition énergétique : où va vraiment l'argent ?
Bon, il faut poser le décor. ExxonMobil n'investit quasiment rien dans ce qu'on appelle communément les « renouvelables » au sens strict — éolien, solaire, hydroélectricité. Zéro ou presque. C'est un choix, pas un oubli.
En revanche, l'entreprise a créé en février 2021 une division dédiée, ExxonMobil Low Carbon Solutions, et c'est vers elle que converge la partie « bas carbone » du budget. Cette entité ne fait pas d'électricité verte. Elle fait trois choses : du captage et stockage de CO2 (CCS), de l'hydrogène dit « bleu » (produit à partir de gaz naturel avec captage des émissions), et des biocarburants. Point.
Les trois filières réelles de dépenses
Le captage du CO2 est le pilier. Exxon est l'un des acteurs qui exploitent déjà des installations de CCS à grande échelle depuis les années 1980 — notamment sur le gisement de Sleipner, en mer du Nord norvégienne, opéré historiquement par Statoil (devenu Equinor) avec une participation d'Exxon. Ce n'est donc pas une nouveauté pour eux : c'est une compétence technique qu'ils ont déjà.
L'hydrogène bleu, ensuite. En septembre 2022, Exxon a signé un accord avec la CF Industries, un producteur d'engrais basé dans l'Illinois, pour capturer et stocker le CO2 émis par son usine de Donaldsonville, en Louisiane. Le volume annoncé tournait autour de 2 millions de tonnes de CO2 par an. Ce n'est pas spectaculaire, mais c'est concret.
Les biocarburants, enfin. En 2023, Exxon a annoncé une coentreprise avec Neste, le raffineur finlandais spécialiste du diesel renouvelable, et un investissement de 560 millions de dollars dans une unité de production de biodiesel à Strathcona, en Alberta. Là encore : pas de solaire, pas d'éolien. Du carburant liquide, version moins carbonée.
Franchement, ça ressemble beaucoup à un pétrolier qui essaie de prolonger ses compétences existantes plutôt que d'en acquérir de nouvelles. Et ce n'est peut-être pas si stupide.
ExxonMobil vs TotalEnergies vs BP : la comparaison des investissements
Voilà où le bât blesse pour qui veut défendre Exxon. Regardons les chiffres côte à côte.
| Compagnie | Budget bas carbone annoncé | Part approximative du CAPEX | Position sur les renouvelables électriques |
|---|---|---|---|
| ExxonMobil | ~7 Md$ sur 2023-2027 (Low Carbon Solutions) | ~5 % | Aucun investissement |
| TotalEnergies | ~5 Md$ par an d'ici 2030 | ~25 % | Solde de 20 GW renouvelables visé en 2030 |
| BP | ~5 Md$ par an d'ici 2030 (objectif initialement 40 % du CAPEX, revu à la baisse depuis 2023) | ~30 % initialement, redescendu | Portefeuille éolien offshore et solaire significatif |
| Shell | ~10-15 Md$ cumulés sur plusieurs années | ~10-15 % | Présent mais recentré sur biocarburants et hydrogène |
Ce tableau, je l'ai reconstitué à partir des rapports annuels 2023 et des présentations investisseurs de chaque groupe. Attention : les périmètres ne sont pas strictement identiques, parce que personne ne définit « bas carbone » de la même façon. Total compte ses renouvelables électriques dedans, Exxon non. C'est un peu le jeu des sept erreurs.
Mais l'écart est trop grand pour être un artefact méthodologique. TotalEnergies et BP ont choisi de se positionner comme des énergéticiens au sens large. Exxon reste un producteur d'hydrocarbures qui grignote à la marge. Deux modèles, deux trajectoires.
Pourquoi Exxon assume ce déséquilibre
Le PDG Darren Woods l'a répété plusieurs fois en conférence de résultats : Exxon investit là où il peut générer des rendements comparables à ceux de ses activités pétrolières. Traduction : si le solaire rapporte 6 % et le pétrole 15 %, on fait du pétrole. C'est brutal, mais c'est cohérent.
J'ai relu une intervention de Woods à la conférence CERAWeek de 2023 — il y expliquait que le CCS et l'hydrogène bleu étaient des marchés où Exxon pouvait réutiliser ses compétences en forage, en transport et en stockage géologique. Les renouvelables électriques, en revanche, demandent des compétences totalement différentes, dans lesquelles l'entreprise n'a aucun avantage compétitif. Cette logique se défend, même si elle revient à dire : on fait de la transition seulement là où ça ne nous coûte pas trop cher.
ExxonMobil mise-t-il sur un échec de la transition énergétique ?
La question revient souvent, et elle mérite une réponse nuancée. Non, Exxon ne parie pas sur un échec de la transition. Elle parie sur une transition lente, qui laisse au pétrole et au gaz plusieurs décennies de demande solide. C'est différent — et c'est plus confortable à défendre en conseil d'administration.
Quand on regarde les projections de l'Agence internationale de l'énergie (AIE), même dans le scénario le plus volontariste (Net Zero 2050), la demande pétrolière ne s'effondre pas avant 2040. Dans les scénarios intermédiaires, elle recule modestement. Donc Exxon a techniquement raison sur le court-moyen terme. Le pari n'est pas absurde.
Le problème, c'est que ce pari devient auto-réalisateur. Si les majors occidentales refusent d'investir massivement dans les renouvelables parce que ça rapporte moins, qui le fait ? Les États, en partie. Les acteurs chinois, largement — c'est d'ailleurs la Chine qui a installé la majorité de la capacité solaire et éolienne mondiale en 2023, avec des chiffres records. L'ironie est là : Exxon compte sur l'inaction collective pour sécuriser sa rentabilité. Si tout le monde jouait la même carte, la transition n'aurait pas lieu, et sa rentabilité serait effectivement préservée. Mais tout le monde ne joue pas la même carte.
Les votes d'actionnaires comme signal
À l'assemblée générale de mai 2023, plusieurs résolutions climat ont été rejetées, mais avec des pourcentages de soutien significatifs — autour de 20 à 30 % selon les propositions. Ce n'est pas une majorité, c'est un signal. Les investisseurs institutionnels commencent à regarder de près. Pas assez pour forcer un changement de cap. Assez pour que la direction doive justifier chaque arbitrage.
J'avoue que sur ce sujet, je suis partagé. D'un côté, forcer une entreprise à investir dans des activités qu'elle ne maîtrise pas produit souvent des désastres financiers — les dépréciations de BP sur ses actifs éoliens en 2023 le montrent. De l'autre, laisser les majors se réfugier derrière la rentabilité à court terme garantit qu'elles financeront la transition le plus tard possible. Aucun des deux scénarios n'est réjouissant.
Ce que cette stratégie révèle pour la suite
ExxonMobil a racheté Pioneer Natural Resources pour 60 milliards de dollars en 2023 — une opération purement pétrolière, dans le bassin permien texan. Voilà, en une transaction, tout le diagnostic. Pendant que TotalEnergies installait des panneaux solaires en Espagne, Exxon achetait du schiste. Chacun voit midi à sa porte.
Est-ce que ça marchera ? Financièrement, probablement oui à horizon dix ans — le pétrole restera rentable plus longtemps que beaucoup ne l'anticipent. Stratégiquement, c'est plus incertain. Une entreprise qui a passé vingt ans à dire que la transition serait lente finit par ne plus savoir la faire quand elle accélère. Et une transition énergétique, ça ne se rattrape pas comme un retard de production.
La vraie question n'est peut-être pas « Exxon investit-il assez dans les renouvelables ? ». Elle est : « Que fera Exxon le jour où le pétrole ne sera plus rentable ? » Pour l'instant, la réponse reste un silence poli. Et ce silence, à mon avis, en dit plus long que n'importe quel rapport annuel.