Un type m'a demandé l'autre jour, à la fin d'une conférence sur le financement de la transition : « Concrètement, ça leur rapporte quoi à Total ou à Shell de mettre des panneaux solaires ? » Bonne question. Et la réponse honnête, c'est que ça leur rapporte plusieurs choses à la fois, dont certaines n'ont rien à voir avec le climat.
Quand j'ai commencé à bosser sur le sujet des avantages des énergies renouvelables pour les entreprises pétrolières, je pensais naïvement qu'il s'agissait d'un virage écologique. J'avais tort. Ou plutôt : j'avais une vision incomplète. Ce que j'ai découvert, en épluchant des rapports annuels et en discutant avec des gens du secteur, c'est que les majors ne verdissent pas par conviction. Elles verdissent parce que ça leur coûte moins cher que de ne pas le faire, et parce que ça leur ouvre des portes que le pétrole seul ne leur ouvre plus.
Points clés à retenir
- Diversifier vers le solaire ou l'éolien réduit le coût moyen du capital d'une compagnie pétrolière, pas seulement ses émissions.
- Les renouvelables servent d'abord à alimenter les propres installations des pétroliers : raffinage, pompage, plates-formes.
- Un projet solaire se finance plus facilement qu'un puits offshore quand les taux montent.
- L'argument « on a les compétences en gestion de projet » est le vrai pont entre les deux métiers.
- Le risque principal n'est pas technique, il est culturel : une équipe habituée au forage gère mal un actif dont le revenu dépend de la météo.
- La contribution réelle de ces filiales au mix mondial reste faible, et les dirigeants le savent.
Pourquoi les majors investissent dans le solaire plutôt que dans un nouveau champ
Prenons un chiffre qui circule dans les salles de marché : produire un baril de pétrole coûte, selon les gisements, entre quelques dollars et plusieurs dizaines. Mais ce coût ne dit rien du coût complet, celui qui inclut l'exploration, les retards de permis, les contentieux avec les riverains, les marées noires potentielles et l'assurance qui va avec.
Un parc photovoltaïque, lui, se construit en dix-huit mois. Il ne fuit pas. Il ne prend pas feu dans des conditions normales. Et surtout, il ne déclenche pas de procès pendant quinze ans.
Le coût du capital, voilà le vrai levier
C'est le point que personne ne met en avant, et c'est pourtant celui qui explique la moitié des décisions. Une compagnie pétrolière qui annonce un projet renouvelable voit sa note extra-financière s'améliorer. Mécaniquement, les fonds qui excluent les énergies fossiles de leur portefeuille reviennent. Or ces fonds pèsent lourd dans le financement des grandes capitalisations.
Dans mon ancien poste, on suivait une PME industrielle qui avait du mal à refinancer sa dette. Quand elle a annoncé qu'elle couvrait 40 % de sa consommation électrique avec du solaire en autoconsommation, sa banque lui a proposé un taux inférieur de 0,4 point. Sur dix ans, ça se compte en centaines de milliers d'euros. Ce n'est pas de l'écologie, c'est de l'arithmétique.
Alimenter ses propres installations
Un raffineur consomme énormément d'électricité et de vapeur. Une partie de cette énergie peut venir d'installations renouvelables posées sur le site même : ombrières sur les parkings, éoliennes de petite taille, valorisation de chaleur. La logique est simple : chaque kilowattheure produit sur place, c'est un kilowattheure acheté en moins sur un réseau dont le prix peut tripler en une saison.
J'ai visité un dépôt logistique qui avait équipé ses toitures de panneaux. Le responsable m'a dit une phrase que je n'ai pas oubliée : « Le pétrole, je sais ce qu'il va me coûter demain. L'électricité, non. » C'est ça, le raisonnement. Pas de morale. De la couverture de risque.
Les avantages économiques qu'on peut vraiment mesurer
Il faut distinguer deux choses, parce qu'elles sont souvent mélangées dans les présentations. Il y a les avantages pour la compagnie, et les avantages pour le monde. Ce ne sont pas les mêmes, et ils ne se recoupent que partiellement.
| Critère | Projet pétrolier classique | Projet renouvelable |
|---|---|---|
| Délai de mise en service | 5 à 10 ans | 1 à 3 ans |
| Exposition aux recours juridiques | Élevée | Faible à modérée |
| Structure de coûts | Forte part variable | Forte part fixe après construction |
| Accès au financement vert | Nul | Direct |
| Acceptabilité locale | Souvent conflictuelle | Variable selon les sites |
Le tableau ci-dessus vient de mon propre travail de comparaison, pas d'un cabinet. Je l'ai construit en croisant des rapports annuels et des entretiens avec des chefs de projet. Il comporte des approximations, je le concède volontiers.
Est-ce que ces entreprises ont vraiment les compétences ?
C'est la question qu'on me pose le plus souvent, et elle est légitime. Un ingénieur forage ne sait pas dimensionner un parc éolien. C'est vrai.
Sauf que les compétences qui font gagner de l'argent dans les deux cas ne sont pas celles qu'on croit. Ce qui compte, c'est de savoir négocier un contrat d'achat d'électricité sur vingt ans, gérer une chaîne logistique sur un site isolé, dialoguer avec une administration locale, sécuriser un terrain. Le forage lui-même, c'est une opération parmi cent autres.
Un type que je connais, ancien chef de projet offshore, est passé à l'éolien en mer. Il m'a raconté que la difficulté n'était pas technique. C'était le rythme. Sur un champ pétrolier, on peut décider un arrêt de production pour réparer. Sur une éolienne, le vent décide à votre place. Cette inversion du rapport de force avec l'extérieur, beaucoup ne l'encaissent pas.
Les limites que les communiqués ne mentionnent pas
Voilà le passage qui fâche. Parce qu'il faut le dire : ces investissements restent, dans la plupart des cas, une part minoritaire du budget d'investissement. La filiale renouvelable d'une major, rapportée à ses activités d'extraction, c'est un doigt dans un gant.
La rentabilité réelle est plus faible qu'annoncée
Les taux de rendement internes affichés par les directions pour leurs projets verts sont souvent inférieurs à ceux de leurs projets fossiles, parfois de plusieurs points. Ce n'est pas un scandale, c'est une réalité économique : le pétrole, quand il est cher, rapporte énormément. Le solaire rapporte peu, mais longtemps et de façon prévisible.
Le problème, c'est la hiérarchie interne. Quand un directeur de division doit choisir entre deux projets avec un écart de rentabilité de trois points, il ne choisit pas sur des critères climatiques. Il choisit sur la rentabilité. Et il a raison, du point de vue de son mandat.
Et quand les actionnaires freinent
J'ai vu un cas, il y a quelques années, où une compagnie avait annoncé un objectif de capacité renouvelable ambitieux. Deux ans plus tard, l'objectif a été discrètement revu à la baisse. Motif officiel : conditions de marché. Motif réel, selon une personne proche du dossier : des actionnaires ont fait savoir que la rentabilité de l'ensemble se dégradait, et que les rachats d'actions étaient prioritaires.
Bref, la contrainte n'est pas technologique. Elle est politique, au sens interne du terme.
- La part des renouvelables dans le mix mondial progresse, mais lentement à l'échelle du système énergétique complet.
- Les majors contribuent à cette progression, sans en être le moteur principal.
- Un changement de direction générale suffit parfois à inverser une stratégie.
- Et la volatilité des prix du pétrole peut, en quelques mois, rendre un projet vert beaucoup moins prioritaire qu'il ne l'était.
Ce que ça change vraiment, au fond
Si vous retenez une seule chose de cet article, prenez celle-là : les renouvelables apportent aux pétroliers trois choses très concrètes. Une réduction de leur exposition aux chocs de prix. Un accès maintenu à des financements qui se ferment ailleurs. Et une couverture politique dans un environnement où l'opinion et les régulateurs deviennent plus durs.
Aucune de ces trois choses n'est de l'écologie. Elles sont compatibles avec l'écologie, ce qui n'est pas la même phrase.
Alors, est-ce qu'il faut s'en réjouir ? Franchement, je ne sais pas. Ce que je sais, c'est que le jour où un directeur financier de major expliquera à ses actionnaires que son projet renouvelable rapporte plus que son projet pétrolier, sans subvention ni taux privilégié, la conversation changera de nature. On n'y est pas. Mais la question se pose désormais à voix haute dans des salles où elle était taboue il y a dix ans.
Et parfois, c'est comme ça que les choses bougent. Pas par conviction. Par calcul, répété assez longtemps pour devenir une habitude.