« ExxonMobil verdit son image. » Voilà ce qu'on m'a lancé au téléphone quand j'ai dit que je préparais un papier sur le plan climat du groupe. Sauf que la réalité est plus tordue — et plus intéressante. Parce que derrière le chiffre qui tourne partout (une vingtaine de milliards de dollars investis dans le bas carbone entre 2025 et 2030), il y a une question que presque personne ne pose : de quoi parle-t-on exactement ? Quels gaz, quels périmètres, quelle année de référence ?
J'ai épluché les documents publics du groupe, comparé ce qu'on lit dans les communiqués et ce qu'on lit dans les rapports, et j'en suis ressorti avec une conviction contrariante : le plan climat ExxonMobil à l'horizon 2030 est beaucoup plus étroit qu'il n'y paraît, et c'est précisément pour ça qu'il peut afficher des objectifs « atteints et dépassés ».
Points clés à retenir
- Le groupe met en avant environ 20 milliards de dollars d'investissements bas carbone sur 2025-2030, mais ce montant porte surtout sur des activités périphériques au pétrole et au gaz.
- Les objectifs 2030 affichés sont des objectifs d'intensité, pas des objectifs de volume absolu : on baisse l'empreinte par baril, pas (forcément) le total rejeté.
- Le périmètre couvre les émissions liées aux opérations, pas celles que génèrent la combustion des produits vendus.
- Les ambitions « net zéro » du groupe concernent ses actifs opérés, pas l'ensemble de la chaîne de valeur.
- Un objectif d'intensité atteint ne dit rien de la trajectoire climatique réelle : c'est un thermomètre interne, pas une baisse de fièvre planétaire.
- Pour l'échelle européenne, les objectifs 2030 relèvent d'un tout autre mécanisme, légal et contraignant.
Plan climat ExxonMobil : ce que les chiffres 2030 cachent vraiment
Commençons par ce qui est incontestable. Le groupe a construit sa communication climatique autour d'un triptyque : des investissements bas carbone massifs, des objectifs d'intensité d'émission à 2030, et le rapport Advancing Climate Solutions comme vitrine annuelle. Le cadrage est simple : « on produit de l'énergie et on réduit nos émissions ».
Le problème ? Le mot « et » fait tout le travail. Il suggère qu'on baisse le chauffage, alors qu'on regarde un four qui tourne à plein.
Le périmètre : la question que les communiqués évitent
Un objectif d'émission sans périmètre, c'est comme une facture sans TVA : le montant a l'air propre, il ne l'est pas.
Ce que communique le groupe porte sur les émissions Scope 1 et Scope 2 liées à ses activités opérées — autrement dit, ce qui sort de ses propres cheminées et ce qui vient de l'électricité qu'il achète. Ce qui n'est pas dans le périmètre : le Scope 3, c'est-à-dire la combustion, par ses clients, du pétrole et du gaz qu'il leur vend. Et c'est l'écrasante majorité de l'empreinte carbone d'une major pétrolière.
Je ne dis pas que c'est de la magie comptable — toutes les compagnies font ça, c'est admis dans les référentiels. Mais quand on lit « objectifs atteints », il faut compléter mentalement : atteints sur le petit morceau. Le gros morceau, celui qui sort par les pots d'échappement et les chaudières des clients, n'est pas chiffré de la même façon.
Intensité d'émission : le piège de la baisse relative
Là est le cœur du sujet, et c'est le point le plus mal expliqué dans la plupart des papiers que j'ai lus.
Un objectif d'intensité, c'est un ratio : tant de kilos de CO₂ par baril produit. Si vous produisez plus de barils au total mais que chaque baril est un peu plus « propre », votre intensité baisse… et vos émissions absolues peuvent monter. Un chiffre d'affaires peut grimper pendant qu'on serre une marge à 2 %. Même logique.
Et c'est exactement le scénario que le groupe a poussé en décembre dernier : un plan d'entreprise 2030 avec des objectifs de production et des objectifs financiers revus à la hausse. Quelle surprise : quand on relève la production, il devient très pratique d'avoir des objectifs en intensité plutôt qu'en volume.
- Intensité : « je brûle mieux ».
- Absolu : « je brûle moins ».
- Les deux sont honorables — mais un seul des deux est contraignant quand on veut une vraie trajectoire climatique.
Voilà pourquoi je considère que les objectifs d'intensité ne sont pas des objectifs climatiques à proprement parler. Ce sont des indicateurs d'efficacité opérationnelle habillés en engagement environnemental. Ce n'est pas rien. Ce n'est pas ce qu'on croit lire.
Les objectifs climatiques 2030 d'ExxonMobil : ce qui est réellement promis
Quand on me demande « quels sont les objectifs climatiques pour 2030 ? » chez ExxonMobil, j'ai trois réponses possibles. Je les donne dans l'ordre de ce qui est vérifiable.
Les engagements affichés par le groupe à horizon 2030
Trois blocs reviennent de manière récurrente dans la communication officielle :
- Le montant bas carbone : environ 20 milliards de dollars sur la période 2025-2030, orientés vers la capture et le stockage de carbone, l'hydrogène bas carbone, les biocarburants et le lithium.
- Les objectifs d'intensité d'émission : baisse par unité de production sur les actifs opérés, présentés comme « atteints et dépassés » sur la trajectoire actuelle.
- Une ambition net zéro en 2050 sur les émissions des actifs opérés en Scope 1 et 2.
Notez ce que ce trio a en commun : aucun chiffre absolu de réduction à 2030, aucun engagement sur les ventes de produits fossiles, aucune trajectoire de baisse des volumes. L'ambition net zéro 2050 est réelle sur son périmètre — mais son périmètre exclut précisément ce qui compte le plus.
La critique de fond, et pourquoi elle est légitime
L'organisation à but non lucratif qui travaille sur la responsabilité des grandes entreprises — dont l'histoire avec ExxonMobil est longue — l'a répété à chaque publication : le groupe ne présente pas de plan climat vérifiable aligné sur l'Accord de Paris. Ce n'est pas mon opinion personnelle exagérée. C'est une divergence documentée entre deux lectures du même rapport.
La lecture du groupe : « nous sommes sur la bonne trajectoire, nos objectifs sont atteints ». La lecture externe : « votre trajectoire porte sur un dixième de votre empreinte, et vos investissements bas carbone représentent une fraction minoritaire de vos dépenses totales ».
Les deux camps ont raison dans leur propre périmètre. C'est pour ça que le débat tourne en rond depuis des années. Et c'est le lecteur — vous — qui doit choisir sa grille de lecture.
Le lobbying, l'angle que les communiqués n'abordent jamais
Il y a un sujet qu'aucun rapport de durabilité ne mentionne : la position du groupe sur les politiques climatiques elles-mêmes. Quand une entreprise investit 20 milliards dans le bas carbone d'un côté, mais que ses positions publiques sur la régulation pèsent de l'autre côté de la balance, l'effet net devient difficile à calculer — et c'est exactement ce flou que l'écart d'une responsabilité sociétale assumée ne résout pas.
J'ai un collègue qui résume la chose ainsi : « un plan climat sans position sur la fiscalité carbone, c'est un régime sans pèse-personne. » C'est brutal, mais je n'ai jamais trouvé de meilleure image.
Et l'objectif européen énergétique pour 2030 ?
Ici, on change complètement de discussion. Parce que l'objectif climatique européen à l'horizon 2030 n'est pas une ambition d'entreprise : c'est une obligation légale. Un cadre qui s'impose à tous les acteurs économiques présents sur le marché intérieur — y compris à ExxonMobil pour ses activités européennes.
La Commission européenne pilote une politique et une législation qui fixent des objectifs pour 2030 en matière d'environnement, de climat et d'énergie. Ces objectifs couvrent plusieurs dimensions simultanément : réduction des émissions de gaz à effet de serre, part des énergies renouvelables, efficacité énergétique. Le tout contraignant, avec vérification par les États membres.
Comparons ce qui est comparable :
| Plan climat ExxonMobil (horizon 2030) | Objectifs européens 2030 | |
|---|---|---|
| Nature de l'engagement | Volontaire, interne, affirmé publiquement | Légal, contraignant, adopté par voie législative |
| Périmètre | Actifs opérés, émissions Scope 1 et 2 | Économie dans son ensemble |
| Type d'objectif | Surtout intensité, avec montants d'investissement | Réduction absolue par rapport à une référence |
| Vérification | Rapport annuel du groupe | Cadre institutionnel et contrôle des États |
| Sanction en cas de non-atteinte | Aucune — l'objectif reste un engagement | Procédures de conformité |
Vous voyez la différence de nature. Un objectif d'entreprise dit « voilà ce que je vise ». Un objectif européen dit « voilà ce que vous devez faire ». Ce n'est pas le même verbe, ce n'est pas la même conséquence.
Du coup, quand on me demande pourquoi le plan climat du groupe paraît si modeste à côté du cadre européen, ma réponse est simple : il n'est pas modeste. Il est d'une autre nature. On ne compare pas une intention affichée à une loi votée.
Mon verdict, et ce que j'en fais
Après des mois à lire ces documents, je ne crois pas que le plan climat ExxonMobil 2030 soit un mensonge. Je crois qu'il est habile — et que l'habileté, en matière de climat, est un problème.
Une entreprise qui investit réellement 20 milliards de dollars dans la capture du carbone, l'hydrogène et le lithium n'est pas une entreprise qui ignore le sujet. Mais une entreprise qui fixe ses objectifs en intensité, sur un périmètre qui exclut la combustion de ses produits, et qui relève simultanément sa production — ce n'est pas non plus une entreprise qui a engagé une transition. C'est une entreprise qui gère son exposition au risque climatique sans changer son métier.
Franchement, je ne suis pas sûr que ça suffise. Et je ne suis pas sûr que ça ait jamais suffi. La question qui reste, celle sur laquelle je bute encore, c'est celle-ci : à partir de quand un objectif de réduction cesse d'être une ambition et devient un engagement ? Quand il est contraignant. Quand il porte sur le volume et non sur le ratio. Quand il engage la chaîne de valeur, pas seulement les cheminées.
Le jour où un rapport de durabilité publiera, en page de garde, un chiffre absolu de barils en moins à l'horizon 2030, on pourra parler de plan climat. En attendant, on parle de plan d'entreprise avec une coloration environnementale. La nuance est mince. Elle est décisive.