La scène se répète chaque automne dans plusieurs amphis français. Un intervenant en costume, powerpoint propre, logo d'une major sur la première diapo. Le sujet annoncé ? « Transition énergétique et neutralité carbone ». Puis, glissé à la diapo 34, un graphique sur la « part du gaz dans le mix » avec un message assez clair : le pétrole, de toute façon, on en aura encore besoin.
Ce jour-là, dans cet amphi, il y avait 180 étudiants en école d'ingénieurs. Et pas un seul ne s'est levé. Ce n'est pas la faute des étudiants : ce genre d'intervention est présenté comme un partenariat pédagogique, et personne n'a expliqué comment le lire.
Le sujet de la sensibilisation climat dans les écoles et les entreprises ne se réduit donc pas à « former les gens au climat ». Il faut aussi se demander qui forme, avec quel contenu, et qui paie. C'est là que ça devient intéressant — et un peu gênant.
Points clés à retenir
- Une formation climat n'est jamais neutre : elle dépend de qui la conçoit et la finance.
- Les grands groupes pétroliers sont présents dans les écoles via des chaires, des interventions et des programmes de mécénat — souvent sans conflit d'intérêts déclaré.
- En entreprise, la sensibilisation climat tourne souvent à l'exercice de conformité, avec un impact réel difficile à mesurer.
- Les obligations légales (devoir de vigilance, reporting extra-financier, plan de transition) existent, mais elles encadrent mal le contenu des formations.
- L'angle le plus utile pour une école ou une entreprise : exiger la transparence sur le financement et les contenus, pas seulement le nombre de participants.
Le conflit d'intérêts que personne ne déclare
Avant d'aller plus loin, il faut poser une chose. Le lobbying de l'industrie fossile dans l'éducation n'est pas une théorie. Des rapports associatifs l'ont documenté : plusieurs dizaines de compagnies pétro-gazières et une douzaine d'organisations liées apparaissent dans des programmes climat destinés aux scolaires. Ce n'est pas un complot dans une salle fermée. C'est un financement, un partenariat, une chaire, un intervenant.
Comment ça se passe concrètement
Dans les faits, trois canaux principaux :
- Des chaires d'enseignement financées par des groupes énergétiques dans des écoles d'ingénieurs ou de commerce, avec un intitulé très général (« énergie et société », « transition »).
- Des interventions ponctuelles en cours, présentées comme du « témoignage d'entreprise », sans cadre déontologique clair.
- Des mécénats et fondations qui financent des programmes pédagogiques entiers, avec un droit de regard parfois flou sur les contenus.
Le problème n'est pas qu'une entreprise vienne parler. C'est que dans trop d'établissements, personne ne sait qui a payé quoi. Le partenariat est négocié par la direction, pas par l'enseignant. Résultat : une école peut afficher fièrement un cours sur la transition énergétique sans jamais indiquer que son financement vient d'un producteur d'hydrocarbures.
Je l'ai vu de près dans un cursus où j'intervenais en tant que vacataire, il y a quelques années. Le module « climat et entreprise » était cofinancé par un groupe gazier. Les intervenants extérieurs étaient choisis par ce même groupe. Les étudiants n'en savaient rien. Quand j'ai posé la question en réunion pédagogique, on m'a répondu : « c'est le partenaire historique, on ne va pas se fâcher avec lui ».
Pourquoi ça pose vraiment problème
Un conflit d'intérêts n'est pas forcément de la corruption. C'est un biais systématique. Si une entreprise finance un module, elle a un intérêt légitime à ce que le contenu ne remette pas en cause son modèle. Ce n'est pas une accusation morale, c'est une mécanique. Un intervenant dont l'employeur est le financeur ne dira pas en cours que son entreprise est un problème climatique majeur. Il présentera une version compatissante de son propre métier.
Et ce n'est pas anodin pour un étudiant de 20 ans. Comment distinguer, quand on n'a pas encore de repères, entre une formation scientifique et une communication habilement déguisée en cours ?
Côté entreprise : la sensibilisation qui ne dérange personne
Passons du côté des entreprises. Là, le sujet prend une autre forme. La sensibilisation climat y est devenue un incontournable des plans RSE, avec un vocabulaire désormais classique : fresques du climat, ateliers, jeux sérieux, défis internes, « green teams ».
J'ai animé ce genre d'atelier pendant deux ans dans une PME industrielle. Sur la première session, 22 participants. Sur la troisième, 9. Pas parce que le sujet les ennuie : parce qu'entre deux réunions, l'atelier climat devient le premier truc qu'on annule quand l'agenda se remplit.
Ce qui marche vraiment
Ce qui fonctionne, ce n'est pas l'atelier de sensibilisation isolé. C'est l'atelier suivi d'une décision opérationnelle dans les trois mois. J'ai vu un site changer sa politique de déplacement après une fresque : moins de vols courts-courriers, plus de visio pour les réunions internes. Le vrai indicateur, ce n'était pas la satisfaction post-atelier (toujours bonne, 4,5/5 minimum). C'était les kilomètres évités l'année suivante. Et là, il faut être honnête : sur mon site, c'était -18 % de déplacements aériens sur un an. Correct, mais loin du compte annoncé.
Ce qui ne marche pas
Le reste, franchement, relève du rituel. Un atelier de 2 heures avec 60 personnes, sans suivi, sans budget, sans décision, ça ne change rien. Pire : ça donne l'illusion que le sujet est traité. Le responsable climat se retrouve avec une ligne « sensibilisation : 120 collaborateurs formés » dans son rapport annuel, et personne ne se demande ce qu'ils ont fait différemment le lundi suivant.
Avouons-le : les entreprises ne mesurent presque jamais l'effet réel de ces formations. On mesure la participation. Pas le changement.
Ce que dit (et ne dit pas) le droit
Il existe bien des obligations. Le devoir de vigilance impose aux grandes entreprises un plan de gestion des risques, y compris climatiques. Le reporting extra-financier encadre la publication d'indicateurs environnementaux. La planification de transition climatique est désormais attendue des grands acteurs financiers et industriels.
Mais ces textes encadrent la publication, pas le contenu des formations. Autrement dit : une entreprise peut parfaitement cocher toutes ses cases sans jamais expliquer à ses salariés ce qu'est un budget carbone, ni comment il se décline dans leur métier. Et une école peut signer un partenariat avec un énergéticien sans aucune obligation de transparence sur le financement.
C'est un angle mort. Et c'est précisément là-dessus que les établissements et les directions pourraient agir volontairement, sans attendre une loi.
Comparer les approches de sensibilisation
Toutes les formations climat ne se valent pas. Voici comment je les classe, après plusieurs années à en organiser, animer ou observer.
| Approche | Coût | Impact réel (ordre de grandeur) | Risque principal |
|---|---|---|---|
| Atelier ponctuel (fresque, jeu) | Faible | Faible à modéré, sans suivi | Effet alibi |
| Formation métier (par service) | Moyen | Modéré à fort, si décision associée | Lourdeur logistique |
| Partenariat école-entreprise | Variable | Fort si transparence, faible sinon | Conflit d'intérêts non déclaré |
| Intervention d'un énergéticien en cours | Gratuit ou sponsorisé | Négligeable, voire contre-productif | Biais de plaidoyer |
| Accompagnement par un tiers indépendant | Élevé | Fort sur la durée | Coût pour les petites structures |
Le point commun des lignes qui fonctionnent : une décision concrète accrochée à la formation. Le point commun de celles qui échouent : la formation comme événement isolé.
Que faire concrètement quand on est école ou entreprise
Vous n'allez pas résoudre le problème du lobbying fossile dans l'éducation à votre niveau. Mais vous pouvez éviter d'y participer passivement. Quelques règles simples, que j'applique aujourd'hui dans les structures où j'intervions :
- Exiger la transparence du financement : tout partenariat pédagogique avec un acteur énergétique doit être publié, avec le montant et le nom du financeur.
- Refuser l'exclusivité de contenu : un financeur ne choisit pas les intervenants, ni les supports, ni les thèmes.
- Rendre le contradiction obligatoire : pour chaque intervention d'un énergéticien, prévoir un intervenant d'une association ou d'un organisme indépendant sur le même créneau.
- Fixer un indicateur de sortie : pas « nombre de participants », mais « décisions prises dans les 6 mois ».
- Former les enseignants d'abord : une formation climat pour les étudiants sans formation pour ceux qui l'enseignent, c'est du théâtre.
Sur une école d'ingénieurs où j'ai proposé cette grille, la direction a accepté les points 1 et 2 en trois semaines. Le point 3 a été refusé, « pour des raisons de calendrier ». C'est déjà un début.
La vraie question n'est pas « faut-il sensibiliser »
Personne ne conteste plus l'utilité de parler climat en école ou en entreprise. Le débat s'est déplacé. La question, désormais, c'est : qui tient le micro, et avec quel argent.
Une formation climat financée par un producteur d'hydrocarbures, ce n'est pas une formation climat. C'est un cours de relations publiques avec un habillage scientifique. Il faut le dire simplement, même si ça dérange des directions académiques et des DRH qui préfèrent les partenariats qui font joli sur une plaquette.
La prochaine fois qu'une école ou une entreprise annoncera fièrement sa « journée de sensibilisation climat », posez une seule question : qui a conçu le contenu, et qui l'a payé ? La réponse vous en dira plus long que le programme lui-même.