Un puits de pétrole qui rejette du gaz invisible, une facture climatique que personne ne paie, et un nom sur toutes les lèvres : ExxonMobil. Quand on parle de méthane, on pense d'abord aux vaches, aux rizières, aux marais. Rarement aux puits de schiste du Texas ou aux installations gazières du Golfe de Guinée. Et pourtant.
Le méthane est le gaz à effet de serre dont on parle le moins et qui frappe le plus vite. Sur cent ans, son pouvoir de réchauffement est environ 28 fois supérieur à celui du CO₂. Sur vingt ans, le facteur grimpe vers 80. Autrement dit : une fuite aujourd'hui pèse lourd maintenant, pas dans un siècle. C'est précisément ce qui rend les fuites de l'industrie pétrogazière si problématiques, et le cas ExxonMobil si révélateur.
Points clés à retenir
- Le méthane réchauffe 28 à 80 fois plus que le CO₂ selon l'horizon de temps considéré.
- Les fuites dites « fugitives » d'un site pétrogazier peuvent représenter plusieurs pourcents de la production, parfois bien plus.
- ExxonMobil a été documentée sur ses connaissances climatiques précoces remontant aux années 1970, tout en finançant pendant des décennies un discours de doute.
- Une fuite de méthane se détecte aujourd'hui par satellite, à l'échelle d'un champ entier.
- Réparer une fuite coûte souvent une fraction de la valeur du gaz perdu.
Méthane et ExxonMobil : l'angle mort du débat climatique
Voici ce qui m'a frappé la première fois que j'ai regardé une image satellite d'un champ pétrolier. Je m'attendais à voir des torchères, ces flammes orange visibles la nuit. J'ai vu autre chose : un nuage translucide, large comme une ville, qui ne brillait pas du tout. Invisible à l'œil, mais mesurable par un capteur infrarouge.
Ce nuage, c'est du méthane. Et il vient en grande partie des mêmes installations qui extraient le pétrole.
Pourquoi le méthane est le parent pauvre de la cause climatique
Le CO₂ monopolise l'attention parce qu'il reste des siècles dans l'atmosphère. Le méthane, lui, disparaît en une décennie environ. On pourrait croire que c'est une bonne nouvelle. Ça l'est en partie : couper une fuite, c'est retirer presque immédiatement son effet de réchauffement. Le problème, c'est que pendant ces dix ans, il frappe fort.
La contribution du méthane au réchauffement global tourne autour d'un quart du total attribué aux activités humaines. Un quart. Pour un gaz dont on ne parle presque jamais dans les dîners de famille.
Ce que disent les documents internes sur Exxon
En janvier 2023, une équipe de chercheurs (Geoffrey Supran, Stefan Rahmstorf et Naomi Oreskes) publie dans la revue Science une analyse des documents internes d'Exxon. Leur conclusion : les scientifiques de l'entreprise avaient des projections remarquablement justes du réchauffement dès la fin des années 1970, avec une marge d'erreur plus faible que certains travaux académiques de l'époque.
Dans le même temps, la communication publique de l'entreprise entretenait le doute. Pas d'erreur scientifique dans les rapports internes, mais un discours externe soigneusement flou.
Je ne suis pas naïf sur ce point : toutes les majors pétrolières ont fait ça. Shell, BP, TotalEnergies, toutes. Mais le cas Exxon a ceci de particulier qu'il est le mieux documenté, grâce à cette littérature grise exhumée par des chercheurs obstinés.
Comment les fuites de méthane d'ExxonMobil pèsent sur le climat
Parlons chiffres concrets. Pas de rapport inventé, pas de source fantôme. Ce qu'on sait de manière robuste, c'est la mécanique : un gisement de gaz naturel libère du méthane à chaque étape. Extraction, compression, transport par pipeline, stockage. Chaque joint, chaque vanne, chaque compresseur est un point de fuite potentiel.
L'anatomie d'une fuite « fugitive »
Dans le jargon, on appelle ça des émissions fugitives. Le mot est joli, presque poétique. Il désigne en réalité des fuites non intentionnelles qui s'échappent des installations pendant des semaines, parfois des mois.
Un exemple que je garde en tête : en 2015, le puits Aliso Canyon, en Californie, a relâché environ 100 000 tonnes de méthane avant d'être colmaté. Ça a duré près de quatre mois. En équivalent CO₂ sur vingt ans, c'est l'ordre de grandeur de centaines de milliers de voitures roulant une année entière.
| Gaz | Durée de vie atmosphérique | PRG sur 100 ans | PRG sur 20 ans |
|---|---|---|---|
| CO₂ | Siècles | 1 | 1 |
| Méthane (CH₄) | ~10-12 ans | ~28 | ~80 |
| Protoxyde d'azote (N₂O) | ~120 ans | ~273 | ~273 |
Les taux de fuite réels des opérations pétrogazières
De quoi parle-t-on à l'échelle d'un grand groupe ? Les estimations varient, mais une chose est acquise : les taux de fuite mesurés sur le terrain sont souvent deux à trois fois plus élevés que ce que déclarent les opérateurs. C'est vrai pour l'ensemble du secteur américain, et il n'y a aucune raison rationnelle de penser qu'ExxonMobil échappe à cette règle.
Les campagnes de mesure par avion et par satellite menées au-dessus du bassin permien, au Texas et au Nouveau-Mexique, ont révélé des « super-émetteurs » : des installations qui rejettent chaque heure l'équivalent de plusieurs centaines de kilos de méthane. Sur des dizaines de sites. Parfois pendant des mois.
Ce que je trouve frustrant, c'est que ces fuites sont corrigeables. Les technologies existent. Les capteurs infrarouges, les drones, les satellites hyperspectraux. On sait voir.
Le problème ?
Le voir ne suffit pas à le faire réparer.
Pourquoi les fuites persistent-elles ?
Voilà une question que je me suis posée pendant des mois, au point d'en discuter avec des ingénieurs du secteur. Leur réponse m'a un peu déçu au début, puis beaucoup moins quand j'ai compris l'économie du problème.
L'incitation financière à… la fuite
Une fuite, ça coûte de l'argent au producteur. En théorie. Parce que ce gaz, quand il s'échappe, ne se vend pas. Donc réparer devrait être un investissement rentable.
Sauf que le coût d'une intervention de maintenance sur un puits isolé, à 200 km de la base logistique, dépasse parfois la valeur du gaz récupéré. Les équipes doivent envoyer une nacelle, un opérateur, arrêter la production, remplacer une vanne à 40 euros. Le calcul, à l'échelle d'une installation, est souvent défavorable.
Ajoutez à ça la culture d'entreprise. Réparer un joint demande du temps. Un chef d'équipe qui stoppe une plateforme pour colmater une fuite invisible passe pour un traîne-savate. Celui qui fait tourner la production bat des records. Résultat : le joint attend.
Le rôle des réglementations
Les choses bougent, lentement. Aux États-Unis, l'EPA a durci les règles sur les émissions de méthane du secteur pétrogazier (normes sur les équipements, obligation de détection et réparation). L'Union européenne a adopté un règlement qui impose aux importateurs de prouver la qualité des données sur le méthane associé au gaz importé.
Sur le papier, c'est significatif. Sur le terrain, tout dépend de l'application. Et l'application dépend du budget des agences de contrôle, qui n'a jamais suivi le rythme des promesses politiques.
Mon avis, que j'assume : la réglementation seule ne fermera pas les fuites. Ce qui marche, ce sont les obligations de mesure indépendante, publiées, comparables d'un opérateur à l'autre. Tant qu'un groupe peut déclarer ses propres chiffres, il déclarera ce qui l'arrange.
Ce qui se joue dans la décennie
Le méthane a une propriété que le CO₂ n'a pas : son effet est réversible à court terme. Si l'industrie pétrogazière mondiale élimin[ait] les fuites non intentionnelles de ses installations, l'effet serait mesurable sur le réchauffement à l'horizon de vingt ans. C'est l'un des rares leviers où l'action produit un résultat avant la fin d'une carrière.
ExxonMobil a annoncé des objectifs de réduction d'intensité d'émission. Sa propre communication parle de progrès. Je n'ai aucune raison de croire qu'il ne fait rien. J'ai toutes les raisons de croire qu'il fait ce qui est mesurable et rentable, et qu'il laisse le reste à la prochaine équipe.
Ce qui m'inquiète, ce n'est pas ExxonMobil isolément. C'est le précédent. Pendant des décennies, l'entreprise a su des choses que le public ignorait, et elle a choisi de les taire. Sur le méthane, elle sait aujourd'hui. Elle a les moyens techniques de mesurer ses propres fuites. Elle a les moyens financiers de les colmater.
La vraie question n'est pas « que fait ExxonMobil ? ». C'est : combien de temps encore accepterons-nous que la réponse dépende uniquement de sa bonne volonté ?
Un puits qui fuit ne se plaint pas. Le satellite, lui, le fait pour lui.