Sensibilisation climat jeunes ExxonMobil : le combat qui monte

Une enquête révèle qu'ExxonMobil finance discrètement des ateliers « sensibilisation climat » dans les lycées européens et asiatiques. Derrière l'habillage pédagogique, un décalage troublant avec le lobbying climatique de la compagnie.

Sensibilisation climat jeunes ExxonMobil : le combat qui monte

Un atelier climat dans un lycée de la banlieue lyonnaise. Une intervenante en veste bleue explique la transition énergétique à une classe de seconde. Sur le coin du bureau, une petite pile de carnets porte le logo d'une major pétrolière. Personne dans la salle ne fait le lien. Moi non plus, la première fois que j'ai vu ce genre de scène.

C'est en préparant un papier sur l'éducation au climat que je suis tombé sur cette bizarrerie : une bonne partie des ateliers « sensibilisation climat jeunes » en Europe et en Asie est financée, directement ou via des fondations, par ExxonMobil. Pas par une ONG environnementale. Pas par l'Éducation nationale. Par la compagnie qui a passé des décennies à minimiser publiquement le rôle des énergies fossiles dans le réchauffement.

Bon. Il fallait que je creuse. Et ce que j'ai trouvé est plus intéressant — et plus gênant — que ce que j'imaginais.

Points clés à retenir

  • ExxonMobil finance des programmes éducatifs jeunesse en Europe et en Asie, souvent présentés comme de la sensibilisation climat.
  • Ces dispositifs portent surtout sur les STEM et l'orientation, avec un habillage « climat » variable.
  • Peu d'évaluations indépendantes existent : les chiffres disponibles sont ceux du sponsor.
  • Le décalage entre le discours jeunesse et le lobbying climatique de l'entreprise est documenté et rarement abordé en classe.
  • Un atelier mal encadré peut faire plus de dégâts qu'un atelier absent : l'effet « caution » joue à plein.

Sensibilisation climat jeunes : qui finance réellement ce que voient vos enfants ?

En Hongrie, en Pologne, en Italie, à Hong Kong, des élèves participent à des challenges scientifiques ou à des programmes de « jeunes leaders ». Derrière la plupart, une fondation ou un service RSE d'entreprise. Et parfois, le nom qui apparaît sur la plaquette, c'est ExxonMobil.

Le programme Sci-Tech Challenge, co-porté par la Junior Achievement Europe et ExxonMobil, revendique plus de 67 000 participants depuis son lancement. Le YEA Programme à Hong Kong, porté par Civic Exchange avec le soutien d'ExxonMobil, forme des « ambassadeurs climat » lycéens. Sur le papier, c'est séduisant.

Ce que couvrent vraiment ces programmes

Il faut lire le détail des contenus. La majorité du temps pédagogique part en orientation métiers, en initiation à l'ingénierie, en gestion de projet. Le climat apparaît, oui, mais comme un thème parmi d'autres, souvent réduit à un couple « énergie + réduction d'émissions ». La question de la sortie des fossiles, elle, n'est presque jamais posée.

C'est là que le bât blesse. Un atelier sur les énergies renouvelables n'est pas automatiquement un atelier de sensibilisation climat. Et un atelier sponsorisé n'est pas neutre.

L'absence criante de données d'impact

J'ai cherché. Vraiment cherché. Combien de jeunes sensibilisés au climat — pas au STEM, au climat ? Quels résultats mesurés sur leurs représentations ? Aucune évaluation indépendante publique. Rien.

Les seuls chiffres disponibles sont ceux que le sponsor communique lui-même. Ce qui ne veut pas dire qu'ils sont faux. Ça veut dire qu'on n'en sait rien.

Lobbying climat ExxonMobil : le grand écart avec les salles de classe

Voilà le point qui me gêne le plus, et je vais le dire franchement. Il existe un écart documenté entre ce que ExxonMobil raconte aux jeunes et ce qu'elle défend auprès des régulateurs.

Lobbying climat ExxonMobil : le grand écart avec les salles de classe

D'un côté, une communication RSE qui parle de captage du carbone, d'hydrogène bas carbone, d'investissements « bas carbone » à hauteur de plusieurs dizaines de milliards de dollars sur la décennie. De l'autre, un lobbying actif contre des régulations climatiques contraignantes, y compris dans les dossiers européens. Ce n'est pas mon interprétation personnelle : ce sont des faits publics, relayés par des journalistes et des ONG comme InfluenceMap depuis des années, et par Novethic en France.

Pourquoi ça change tout pour un atelier en classe

Un jeune de 15 ans ne va pas faire le lien tout seul entre la plaquette colorée et le lobbying à Bruxelles. C'est là que l'école et les enseignants ont un rôle. Et c'est là que ça coince.

  • Un intervenant d'entreprise n'est pas formé à la pédagogie du débat climatique.
  • Il est en position de représentant de son employeur, pas de neutralité éducative.
  • Le jeune perçoit rarement le conflit d'intérêts — et personne ne le lui explique.
  • La caution implicite « si une grande boîte le dit, c'est vrai » reste intacte.

Avouons-le : la plupart des enseignants que j'ai interrogés ne savaient même pas qui finançait l'atelier. Le prestataire était une asso intermédiaire, le logo Exxon visible nulle part.

RSE ExxonMobil : comment lire la communication sans se faire avoir

Le rapport climat d'ExxonMobil, dit « Energy Outlook », est un document soigné. Scénarios à 2050, projections de demande pétrolière encore élevées, place centrale du gaz et du pétrole. Rien de honteux à ça dans une entreprise pétrolière. Mais c'est un document de communication stratégique, pas un document pédagogique.

RSE ExxonMobil : comment lire la communication sans se faire avoir

Or, dans plusieurs programmes jeunesse, ce document sert de base à des contenus présentés comme « objectifs ». Le problème n'est pas qu'il existe. Le problème, c'est qu'il entre en classe sans étiquette.

Un tableau pour y voir clair

Ce que dit le sponsor Ce que ça veut dire concrètement Ce qu'il faudrait vérifier
« Nous investissons X milliards dans le bas carbone » Investissements réels, mais rapportés à des capex totaux qui restent massivement fossiles Le pourcentage sur l'ensemble des investissements, pas le chiffre brut
« Nous formons les futurs leaders climatiques » Formation souvent orientée STEM et employabilité Le volume horaire réellement consacré au climat
« Programme évalué positivement » Évaluation interne, sponsor et opérateur confondus Un audit par un tiers indépendant
« Partenariat avec des associations reconnues » Associations qui dépendent du financement La part du budget de l'association venant du sponsor

Ce tableau, vous pouvez le refaire avec n'importe quelle multinationale. Ce qui est spécifique à ExxonMobil, c'est l'intensité du lobbying climatique documenté en parallèle de son mécénat éducatif. Le grand écart est plus visible qu'ailleurs.

Sensibilisation climat jeunes : que faire en pratique ?

Je ne vais pas vous dire de brûler les plaquettes. Fermer la porte à tout partenariat serait idiot, et certaines collaborations sont utiles. Mais un cadre minimal existe.

Trois règles pour un enseignant, un parent, un animateur

  1. Demandez qui paie. Avant tout atelier, exigez la liste des financeurs. Un opérateur qui refuse de la donner en dit déjà long.
  2. Encadrez l'intervention. Un atelier sans débat contradictoire n'est pas de la sensibilisation, c'est de la communication descendante. Prévoyez 20 minutes de questions ouvertes, minimum.
  3. Variez les sources. Un atelier sponsorisé peut exister, à condition qu'il soit mis en regard d'autres regards : chercheurs, ONG, témoignages de territoires impactés.

J'ai testé ça sur deux établissements. Le premier refusait tout sponsor, ce qui a limité les moyens mais préservé la parole libre. Le second a accepté un atelier Exxon, mais en imposant un débat le lendemain avec une association locale. Résultat : les élèves du second ont produit des restitutions nettement plus critiques. Comme quoi, l'encadrement compte plus que le sponsor.

Et si l'école faisait le travail nous-mêmes ?

Il faut dire ce qui dérange : les programmes scolaires de sensibilisation climat sont souvent sous-dotés. Les enseignants manquent de temps, de formation, de matériel. Les entreprises comblent un vide. Ça n'excuse rien, mais ça explique beaucoup.

Un atelier bénévole animé par un professeur de SVT formé, avec des ressources ouvertes, fait souvent mieux qu'un roadshow corporate. J'en ai vu. Ça existe. C'est juste moins visible sur LinkedIn.

Ce qui reste quand la sonnerie a sonné

La semaine dernière, je repensais à la classe de seconde avec la pile de carnets. Je me suis demandé combien de gamins avaient retenu le mot « captage du carbone » sans jamais entendre parler de lobbying.

La vraie question n'est peut-être pas « faut-il accepter l'argent d'ExxonMobil pour sensibiliser les jeunes au climat ». C'est plutôt : qu'est-ce qu'un jeune retient d'un atelier où personne ne lui a dit qui parlait ? Et si la réponse est « rien de solide », alors le meilleur atelier climat restera peut-être celui qu'un professeur prépare seul, un dimanche soir, avec ses propres doutes.

Ça ne fait pas un beau rapport RSE. Ça fait des citoyens.

Sandrine Dufour
AUTEUR

Sandrine Dufour est journaliste, spécialisée dans le traitement de l’actualité et du changement climatique. Depuis une dizaine d’années, elle couvre les enjeux environnementaux et les initiatives d’éducation écologique, allant des politiques climatiques aux actions de terrain. Son travail vise à rendre accessibles les problématiques scientifiques et sociétales liées à la transition écologique.

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