Comment ExxonMobil réduit son bilan carbone, étape par étape

ExxonMobil réduit son bilan carbone moins par la technologie que par le périmètre de calcul. Entre communication verte et prévisions d'émissions revues à la hausse, décryptage d'une bataille décisive.

Comment ExxonMobil réduit son bilan carbone, étape par étape

J'ai passé trois ans à éplucher les rapports de développement durable des majors pétrolières pour un blog que je tiens sur la transition énergétique. Franchement, celui d'ExxonMobil est le plus déroutant de tous. Pas parce qu'il est mal fait. Parce qu'il raconte deux histoires en même temps, et qu'elles ne se parlent pas.

D'un côté, l'entreprise communique sur ses investissements dans le captage du carbone, l'hydrogène et les biocarburants. De l'autre, elle relève ses prévisions d'émissions mondiales à 2050 et pousse pour changer la façon dont on compte le carbone. Voilà le nœud du sujet. Comment ExxonMobil réduit son bilan carbone, c'est donc moins une histoire de tuyaux et de technologie qu'une bataille sur le périmètre de calcul.

Points clés à retenir

  • ExxonMobil distingue ses émissions opérationnelles (celles qu'elle contrôle) des émissions liées à l'usage de ses produits par les clients.
  • L'entreprise a lancé « Carbon Measures », une initiative pour harmoniser et modifier le mode de comptage des émissions.
  • Elle a revu à la hausse ses prévisions d'émissions mondiales à 2050, avec un recul plus lent du charbon que prévu.
  • Le débat porte sur le périmètre : réduire ce qu'on contrôle, ou assumer aussi ce qu'on vend.
  • Les leviers techniques existent (captage, hydrogène, biocarburants), mais leur poids reste limité face aux volumes globaux.

Réduire son bilan carbone : la vraie question, c'est le périmètre

Quand on parle du bilan carbone d'un pétrolier, tout dépend de ce qu'on met dans la balance. Et c'est précisément là qu'ExxonMobil joue sa partie.

Dans le vocabulaire des experts, on découpe les émissions en trois blocs. Le Scope 1 regroupe ce que l'entreprise émet directement : les torchères, les fuites de méthane, les chaudières de raffinerie. Le Scope 2 couvre l'énergie achetée, surtout l'électricité. Et le Scope 3 englobe tout ce qui vient en aval : le carburant que vous brûlez dans votre voiture, le fioul qui chauffe un immeuble.

Pour un producteur d'hydrocarbures, le Scope 3 représente l'écrasante majorité du total. On parle souvent de plus de 80 %. Autrement dit, l'essentiel du bilan carbone d'ExxonMobil ne sort pas de ses cheminées. Il sort des vôtres.

Pourquoi ce découpage change tout

Un industriel peut afficher une baisse impressionnante de ses émissions sans rien changer à l'impact réel de son activité. Il suffit de réduire son Scope 1 et 2, puis de regarder ailleurs. Le puits de pétrole continue de couler, mais le bilan officiel s'allège.

Ce n'est pas une invention. Le mécanisme est documenté dans la comptabilité climatique depuis des années (je vous renvoie aux travaux du Greenhouse Gas Protocol, la référence utilisée par la quasi-totalité des grandes entreprises). Le problème, c'est que ce cadre laisse une marge d'interprétation énorme. Et cette marge, certaines entreprises l'exploitent.

L'initiative « Carbon Measures » : ce qui se joue vraiment

ExxonMobil a lancé une démarche baptisée « Carbon Measures ». Sur le papier, l'idée est séduisante : harmoniser le calcul des émissions de carbone pour que tout le monde parle la même langue. Bon.

L'initiative « Carbon Measures » : ce qui se joue vraiment
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Sauf que le diable est dans le détail. L'initiative pousse notamment à exclure les émissions liées à l'usage des produits par les clients du calcul principal. Traduction : on sort le Scope 3 de l'équation, ou on le relègue au second plan.

Le résultat est limpide. Une fois le périmètre réduit, le bilan carbone d'ExxonMobil fond. Pas parce que moins de carbone est rejeté dans l'atmosphère. Parce qu'on a changé la règle du jeu.

Le transfert de responsabilité, angle mort des premiers résultats

La critique la plus répandue dans les analyses que j'ai lues est celle-ci : cette démarche déplace la responsabilité climatique des producteurs vers les consommateurs. Ce n'est pas faux. Mais je trouve la formulation un peu courte.

Ce qui me gêne, personnellement, c'est la méthode. Modifier les règles de comptage au niveau sectoriel a un effet bien plus large qu'un simple affichage individuel. Si les grands groupes imposent leur définition du périmètre, tous les acteurs plus petits suivent. Et les régulateurs héritent d'un cadre déjà biaisé.

J'ai vu la même mécanique dans le débat sur le méthane il y a quelques années. Les entreprises ont d'abord contesté les méthodes de mesure, puis proposé les leurs. Résultat : des années perdues.

Approche du bilan carbone Ce qu'elle inclut Effet affiché sur le bilan
Périmètre large (Scopes 1, 2 et 3) Opérations + usage des produits vendus Baisse lente, effort massif requis
Périmètre restreint (Scopes 1 et 2) Uniquement ce que l'entreprise contrôle Baisse rapide, effet parfois cosmétique
Périmètre modifié type « Carbon Measures » Scope 3 sorti du calcul principal Baisse quasi immédiate sans changement réel

Les leviers techniques : ce qui existe vraiment sur le terrain

Il serait malhonnête de réduire ExxonMobil à de la comptabilité créative. L'entreprise investit dans de vraies technologies. Je les ai suivies une par une dans ses rapports et ses communiqués.

Les leviers techniques : ce qui existe vraiment sur le terrain
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Les principaux leviers sont toujours les mêmes chez les majors :

  • Le captage et stockage du carbone (CCS), qui piège le CO2 à la sortie des installations industrielles avant de l'enfouir. Techniquement solide. Mais très coûteux à grande échelle.
  • L'hydrogène bas carbone, produit à partir de gaz avec captage du CO2. ExxonMobil a annoncé un projet majeur à Baytown, au Texas.
  • Les biocarburants, comme le diesel renouvelable, présentés comme une voie de transition pour les poids lourds et l'aviation.
  • La réduction du torchage et des fuites de méthane, le levier le moins glamour mais souvent le plus rentable.
  • L'électrification des opérations, remplacer les turbines à gaz par de l'électricité moins carbonée quand c'est possible.

Le problème n'est pas l'absence de solutions. C'est leur échelle. Un projet de CCS capture des millions de tonnes de CO2 par an. Les émissions liées à l'ensemble des produits vendus par un groupe de cette taille se comptent en milliards de tonnes. Le rapport est brutal.

Mon test perso sur les promesses de CCS

Quand j'ai commencé ce blog, j'étais plutôt optimiste sur le captage. La technologie existe, elle marche. Puis j'ai passé deux mois à comparer les capacités annoncées aux volumes réellement traités. Verdict : une bonne partie des projets phares tourne en dessous de leur capacité théorique, parfois de 30 à 40 %.

Ça ne veut pas dire que le CCS est une illusion. Ça veut dire qu'on ne peut pas l'utiliser comme argument principal pour dire « regardez, on réduit notre bilan ». Le volume réel ne suit pas encore.

Le grand écart entre discours et prévisions

Voici le point qui m'a le plus interpellé. Selon les informations rapportées par Reuters, ExxonMobil a revu à la hausse ses projections d'émissions mondiales à l'horizon 2050, tablant sur un recul plus lent du charbon que ce qui était anticipé.

En clair : l'entreprise parie sur un monde qui consomme encore beaucoup d'énergies fossiles dans trente ans. Et en parallèle, elle communique sur son ambition de figurer parmi les premiers de l'industrie bas carbone.

Les deux messages ne sont pas forcément contradictoires. On peut investir dans des projets bas carbone tout en prévoyant une demande fossile persistante. Mais l'écart saute aux yeux quand on lit les deux documents à la suite.

Pourquoi cette contradiction est rarement expliquée

Parce que personne n'a intérêt à la pointer clairement. Un scénario où la demande fossile reste forte justifie de continuer à produire. Un scénario où elle s'effondre justifie de réorienter les investissements. ExxonMobil, comme ses pairs, tient les deux discours selon l'audience.

Devant les investisseurs, on parle de résilience et de rentabilité. Devant le grand public, on parle de transition. Ce n'est pas propre à cette entreprise. Mais le document de Reuters sur les prévisions à 2050 rend la tension plus difficile à ignorer.

Est-ce que ExxonMobil a annoncé un objectif de neutralité carbone ?

L'entreprise met en avant des objectifs sur ses propres émissions opérationnelles, notamment la réduction de l'intensité carbone et du méthane. En revanche, un engagement global de neutralité couvrant l'ensemble de ses émissions, y compris l'usage final des produits vendus, n'est pas porté de la même manière. La distinction entre ce qu'elle contrôle et ce qu'elle vend reste au cœur de sa communication.

Le captage du carbone suffit-il à réduire le bilan d'un pétrolier ?

Non. Même en additionnant tous les projets de captage annoncés par le secteur, on reste loin des volumes liés à la combustion des produits vendus. Le CCS est utile pour certaines émissions industrielles difficiles à éliminer autrement, mais il ne peut pas compenser l'essentiel du Scope 3.

Ce que j'en retiens après trois ans

La vraie réduction du bilan carbone d'ExxonMobil se joue sur deux terrains. Le premier est technique : captage, hydrogène, méthane, électrification. Il avance, lentement, à coups de projets ciblés. Le second est sémantique : redéfinir ce qu'on compte comme émission. Et c'est celui-là qui donne les résultats les plus spectaculaires sur le papier.

Je ne pense pas que l'entreprise soit uniquement dans la posture. Les investissements sont réels. Mais quand une société relève ses prévisions d'émissions mondiales tout en travaillant à modifier les règles de comptage, il faut lire les deux mouvements ensemble. Ils racontent la même chose : on ne veut pas porter le Scope 3.

La question qui reste ouverte n'est pas technique. Elle est politique, au sens large. Qui décide de ce qu'on compte ? Parce que tant que cette réponse reste aux mains de ceux qui produisent, le bilan carbone restera une affaire de curseur. Et un curseur, ça se déplace.

Sandrine Dufour
AUTEUR

Sandrine Dufour est journaliste, spécialisée dans le traitement de l’actualité et du changement climatique. Depuis une dizaine d’années, elle couvre les enjeux environnementaux et les initiatives d’éducation écologique, allant des politiques climatiques aux actions de terrain. Son travail vise à rendre accessibles les problématiques scientifiques et sociétales liées à la transition écologique.

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