Stratégies d'ExxonMobil pour réduire les émissions de gaz à effet de serre

ExxonMobil réduit son budget bas carbone de 30 à 20 milliards $ (2025-2030) tout en maintenant sa promesse de neutralité 2050. Derrière cette équation, une stratégie bien précise.

Stratégies d'ExxonMobil pour réduire les émissions de gaz à effet de serre

Un chiffre m'a arrêté net l'autre jour, en relisant les documents d'ExxonMobil : environ 20 milliards de dollars d'investissements bas carbone annoncés pour la période 2025-2030. Il y a deux ans, la même entreprise parlait de 30 milliards. On ne parle donc pas d'une hausse, mais d'une coupe d'environ 10 milliards dans ce qui était présenté comme le grand virage vert de la major américaine, tout en maintenant l'objectif de neutralité carbone à 2050.

Comment une compagnie peut-elle réduire son budget climat d'un tiers et prétendre au même résultat final ? C'est la question que je me pose depuis que je suis ces trajectoires de près, et ce n'est pas un détail comptable. Derrière cette équation, il y a une stratégie précise, cohérente si on accepte de la regarder en face.

Points clés à retenir

  • ExxonMobil a ramené son enveloppe bas carbone d'environ 30 à 20 milliards de dollars sur 2025-2030, sans abandonner l'affichage de la neutralité 2050.
  • La logique n'est pas la réduction absolue des émissions mondiales, mais la réduction de l'intensité carbone de ses propres opérations.
  • Le partenariat avec GHGSat (société montréalaise) sert à traquer les fuites de méthane sur des sites terrestres en Amérique du Nord et en Asie.
  • Le débat de fond porte sur le périmètre comptable : inclure ou non les émissions liées à l'usage des produits vendus (Scope 3).
  • Des investisseurs institutionnels continuent de réclamer des objectifs chiffrés de réduction, pas seulement des engagements de principe.

Les stratégies d'ExxonMobil pour réduire ses émissions : la vraie équation derrière les annonces

Je vais être direct : la plupart des articles que j'ai lus sur le sujet répètent le communiqué sans jamais poser la question qui fâche. Réduire ses émissions, ce n'est pas un problème de technologie pour un groupe de cette taille. C'est un problème de définition.

Tant qu'on ne précise pas de quelles émissions on parle, n'importe quel chiffre peut être vrai. Et c'est exactement là que se joue la stratégie d'ExxonMobil.

Comprendre les trois périmètres avant tout le reste

Quand une compagnie pétrolière annonce qu'elle « réduit ses émissions », il faut immédiatement demander à quel niveau.

  • Scope 1 : les émissions directes de ses installations. Les torchères, les fuites, les moteurs sur site.
  • Scope 2 : l'énergie achetée pour faire tourner tout ça. L'électricité, la vapeur.
  • Scope 3 : tout ce qui est émis quand le client brûle le produit vendu. Et c'est là que se trouve l'immense majorité du problème.

Pour une major, le Scope 3 représente en général l'écrasante majorité de son empreinte. Je dis bien l'écrasante majorité, pas la moitié. Ce n'est pas un détail de vocabulaire : c'est tout l'enjeu.

ExxonMobil concentre donc ses efforts affichés sur les Scope 1 et 2. Réduire les fuites de méthane, électrifier les sites, capter le CO₂ sur certaines installations. Des choses mesurables, et honnêtement, utiles. Sauf que ces périmètres ne touchent pas le cœur du réacteur : le pétrole et le gaz qui sortent de terre et finissent dans un réservoir ou une chaudière.

La chasse aux fuites de méthane, le chantier le plus concret

Une fuite de méthane non détectée, c'est de l'argent qui part en fumée et un gaz qui réchauffe bien plus fort que le CO₂ à court terme. ExxonMobil travaille avec GHGSat, une société basée à Montréal qui utilise des satellites pour repérer ces fuites depuis l'espace.

J'ai eu l'occasion de creuser ce type de technologie pour un projet perso il y a quelques années, et le changement est réel. Avant, on envoyait une équipe avec un détecteur portatif marcher le long des conduites. Aujourd'hui, un satellite repère une anomalie, on croise avec les données de production, et on sait où intervenir. Le déploiement couvre des sites terrestres en Amérique du Nord et en Asie.

Est-ce que ça change la face du monde ? Non. Mais si vous cherchez une réponse concrète à la question « quelles sont les solutions pour réduire les émissions de gaz à effet de serre ? », la détection et la réparation rapide des fuites de méthane en font partie. C'est même l'un des rares leviers où le coût par tonne évitée est défendable.

Détecter vite et réparer vite : voilà la version opérationnelle de la stratégie, loin des grandes déclarations.

Le paradoxe des 10 milliards : couper le budget climat pour tenir un objectif climat

Revenons au chiffre qui gratte. On baisse les dépenses bas carbone de plusieurs milliards, et on garde la promesse de 2050. Comment on tient les deux bouts ?

Le paradoxe des 10 milliards : couper le budget climat pour tenir un objectif climat

La réponse tient en une phrase : on change l'unité de mesure.

Intensité carbone contre émissions absolues : un glissement décisif

Une entreprise peut réduire son intensité carbone (les émissions par baril produit) tout en augmentant ses émissions absolues si elle produit plus. C'est arithmétique, et c'est autorisé.

Indicateur Ce qu'il mesure Effet d'une hausse de production
Intensité carbone Émissions par unité produite Peut baisser même si le total monte
Émissions absolues Le total rejeté, point Monte mécaniquement
Scope 1-2 Ce que l'entreprise contrôle directement Périmètre le plus flatteur
Scope 3 L'usage final des produits vendus Le vrai poids, souvent ignoré

Quand le budget bas carbone fond de 10 milliards, ça veut dire moins de projets d'hydrogène, moins de biocarburants avancés, moins de capture de CO₂ à grande échelle. Les projets les plus chers, ceux qui ne sont pas encore rentables, passent à la trappe. Ceux qui survivent sont les plus rentables à court terme.

C'est une décision d'actionnaire, pas une décision climatique. Et franchement, si vous êtes un fonds de pension qui doit servir des retraites, vous la comprenez.

« Carbon Measures » : la bataille du mode de calcul

Un détail technique mérite votre attention, parce qu'il influence tout le reste. ExxonMobil soutient une initiative visant à revoir la façon dont on comptabilise les émissions, avec une idée centrale : exclure du bilan les émissions liées à l'usage des produits par les clients.

Traduction : si l'essence que vous vendez finit brûlée dans un moteur, l'émission ne compte pas pour vous.

Spoiler : c'est un changement de règles du jeu, pas un changement de résultat physique. Le CO₂ sort toujours par le pot d'échappement. Simplement, il sort du tableau de bord de l'entreprise qui a vendu le carburant.

Je ne vais pas faire semblant d'être neutre ici. Déplacer une émission d'une colonne à l'autre ne la fait pas disparaître. En revanche, je comprends l'argument industriel : si personne ne peut compter ce qu'il ne contrôle pas, à quoi bon se fixer des objectifs dessus ? Le débat est légitime. La conclusion qu'on en tire, beaucoup moins consensuelle.

L'objectif neutralité 2050 tient-il encore debout ?

Oui, sur le papier. Beaucoup moins, si on gratte.

L'objectif neutralité 2050 tient-il encore debout ?

Un engagement de neutralité à 2050 pour une entreprise qui vend du pétrole repose, dans les faits, sur trois jambes : la réduction réelle de ses opérations, la capture du carbone à grande échelle, et des mécanismes de compensation. Si la première avance lentement et que la deuxième dépend de technologies qui restent coûteuses, il ne reste que la troisième.

Et la compensation, vous le savez comme moi, ça ne remplace pas une tonne non émise.

Ce que réclament vraiment les investisseurs

Des investisseurs institutionnels déposent régulièrement des résolutions demandant des objectifs chiffrés de réduction, pas des déclarations d'intention. Leur logique est simple : une cible datée et quantifiée est vérifiable. Une ambition vague ne l'est pas.

Le rapport de force est asymétrique. Ces résolutions passent rarement. Mais elles forcent l'entreprise à écrire noir sur blanc ce qu'elle compte faire, et c'est déjà une contrainte.

Quelles solutions marchent vraiment, au fond ?

Si je devais résumer ce qui fonctionne chez les pétroliers, dans l'ordre d'efficacité réelle :

  1. Arrêter les fuites de méthane, tout de suite. Le meilleur rapport impact/coût du secteur.
  2. Électrifier les opérations quand le réseau le permet.
  3. Capturer le CO₂ là où la concentration est forte, pas n'importe où.
  4. Et, la plus impopulaire : produire moins. Celle-là, aucune major ne l'écrira dans un rapport annuel.

Les trois premières sont en cours. La quatrième reste un tabou. C'est pourtant la seule qui règle le problème à la racine, et tout le monde le sait.

Ce que je retiens de ce dossier

La stratégie d'ExxonMobil n'est pas incohérente. Elle est cohérente avec un objectif qui n'est pas le climat, mais la rentabilité dans un cadre réglementaire donné. Réduire l'intensité carbone, traquer les fuites, défendre un périmètre comptable favorable : tout ça tient ensemble.

Ce qui ne tient pas ensemble, c'est de présenter cette stratégie comme une réponse à la question du siècle. Une entreprise peut améliorer ses opérations et continuer à vendre des produits dont l'usage réchauffe la planète. Les deux sont vrais en même temps.

La prochaine fois que vous lirez qu'une major « réduit ses émissions », posez une seule question : de quel scope parle-t-on, et en intensité ou en absolu ? La réponse vous dira tout. Et le silence, souvent, vous en dira encore plus.

Sandrine Dufour
AUTEUR

Sandrine Dufour est journaliste, spécialisée dans le traitement de l’actualité et du changement climatique. Depuis une dizaine d’années, elle couvre les enjeux environnementaux et les initiatives d’éducation écologique, allant des politiques climatiques aux actions de terrain. Son travail vise à rendre accessibles les problématiques scientifiques et sociétales liées à la transition écologique.

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