Impact empreinte carbone ExxonMobil expliqué : ce que révèlent les chiffres

90 % de l'empreinte carbone d'ExxonMobil ne sort pas de ses cheminées, mais de vos pots d'échappement. Un chiffre qui change tout — et que l'entreprise préfère soigneusement éviter.

Impact empreinte carbone ExxonMobil expliqué : ce que révèlent les chiffres

Il y a un chiffre qui circule dans les milieux climat et qui rend les gens fous : environ 90 %. Autrement dit, la quasi-totalité de l'empreinte carbone d'un géant pétrolier ne sort pas de ses cheminées, mais des pots d'échappement et des chaudières de ceux qui brûlent son pétrole. Ce n'est pas un détail comptable. C'est le cœur du bras de fer autour de l'impact empreinte carbone d'ExxonMobil — et c'est là que tout se joue.

Je vais être direct : quand on me demande d'expliquer ce sujet, je vois souvent deux camps s'engueuler sans jamais parler de la même chose. D'un côté, ceux qui pointent la méthodologie de comptage. De l'autre, ceux qui récitent les rapports « bas-carbone » de l'entreprise. Les deux ont raison sur un point, et tort sur l'essentiel. Je vous propose de démonter le mécanisme pièce par pièce.

Points clés à retenir

  • L'essentiel des émissions liées à un pétrolier se situe dans le Scope 3 — l'usage final des produits vendus, pas leur extraction.
  • ExxonMobil a lancé une initiative de comptage normé (« Carbon Measures ») qui, selon ses détracteurs, laisse précisément de côté ce Scope 3.
  • L'entreprise savait depuis la fin des années 1970 que ses produits réchauffaient le climat, tout en finançant publiquement le doute.
  • Le concept même d'« empreinte carbone » individuelle a une origine trouble, popularisée par un géant pétrolier pour déplacer la responsabilité.
  • Les engagements d'investissement « bas-carbone » annoncés restent une fraction de ce que l'entreprise met dans les énergies fossiles.

Pourquoi l'empreinte carbone d'ExxonMobil se joue presque entièrement ailleurs

Première chose à comprendre : quand une entreprise déclare ses émissions, elle les range en trois paniers. C'est le fameux protocole Scope 1, 2 et 3. Et ce découpage explique à lui seul 90 % des batailles.

Le Scope 1, ce sont les émissions directes : les torchères, les fuites de méthane, les raffineries. Le Scope 2, c'est l'énergie achetée pour faire tourner tout ça. Le Scope 3, c'est tout le reste — et pour un pétrolier, « tout le reste » veut dire le pétrole et le gaz que vous brûlez après les avoir achetés.

Le poids réel du Scope 3

Vous mettez de l'essence dans votre voiture ? Scope 3 d'ExxonMobil. Vous chauffez au gaz ? Scope 3. Votre usine tourne au fioul ? Scope 3. C'est vertigineux, parce que ça signifie que la majorité de l'empreinte de l'entreprise dépend de décisions prises par des millions de gens qui ne travaillent pas chez elle.

Pour la plupart des producteurs d'hydrocarbures, le Scope 3 représente de 80 à 95 % du total selon la méthode retenue. Autrement dit : si vous excluez le Scope 3 du calcul, vous divisez l'empreinte affichée d'un facteur dix. Sans rien changer à ce qui sort physiquement des puits.

Vous voyez où je veux en venir.

L'initiative « Carbon Measures » : harmoniser ou diluer ?

ExxonMobil a poussé une démarche de standardisation du comptage carbone, souvent désignée sous le nom de Carbon Measures. L'idée affichée est louable : fini le Far West méthodologique, on adopte tous la même règle. Sauf que la règle en question, telle que défendue, privilégie les émissions opérationnelles — celles que l'entreprise contrôle directement — plutôt que celles générées par l'usage des produits vendus.

Le résultat est mécanique. Une entreprise qui ne compte que son Scope 1 et 2 peut afficher une empreinte en baisse tout en augmentant ses volumes extraits et vendus. Les émissions réelles augmentent, le chiffre officiel baisse. Ce n'est pas de la magie : c'est de la comptabilité bien choisie.

Périmètre compté Ce qu'on y met Effet sur l'empreinte affichée
Scope 1 + 2 Torchères, fuites, énergie des sites Chiffre faible, valorisant
Scope 3 inclus Combustion des produits vendus Chiffre multiplié par 5 à 10
Méthode « intensité » Émissions par baril produit Peut baisser même si le total monte

Ce dernier point mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il est contre-intuitif. L'intensité carbone mesure les émissions par unité produite. Si vous produisez plus efficacement, votre intensité baisse. Mais si, dans le même temps, vous produisez deux fois plus de barils, votre total grimpe quand même. Une entreprise peut donc communiquer fièrement sur une intensité en recul pendant que sa contribution absolue au réchauffement augmente. Les deux courbes ne racontent pas du tout la même histoire.

Ce qu'Exxon savait déjà, et ce qu'elle a continué à dire

Voilà la partie qui me met le plus en colère, franchement. Les documents internes d'Exxon, remontant à la fin des années 1970, montrent que ses propres chercheurs avaient identifié le rôle du CO₂ dans le réchauffement. Ils savaient. Ils ont mesuré. Ils ont écrit des rapports.

Ce qu'Exxon savait déjà, et ce qu'elle a continué à dire

Et pendant ce temps, la communication publique finançait le doute.

Le double discours, documenté

Ce n'est pas une théorie. C'est établi par des travaux journalistiques et universitaires qui ont épluché les archives de l'entreprise. Un chercheur interne qui conclut noir sur blanc que les énergies fossiles pèsent sur le climat ; à l'extérieur, des campagnes qui suggèrent que la science n'est pas tranchée. Deux discours, une seule entreprise.

Pourquoi c'est décisif pour notre sujet ? Parce que ça déplace la question. On ne parle plus d'une entreprise qui ignorait son empreinte, mais d'une entreprise qui l'a documentée très tôt et a choisi de la relativiser publiquement. Le débat n'est plus technique. Il est moral.

D'où vient vraiment le mot « empreinte carbone » ?

Question qu'on me pose souvent, et la réponse surprend : l'idée d'une empreinte carbone individuelle n'est pas née chez les écologistes. Elle a été popularisée dans les années 2000 par une campagne d'un géant pétrolier, qui proposait aux particuliers de calculer leur propre impact.

D'où vient vraiment le mot « empreinte carbone » ?

Sur le papier, l'outil était pédagogique. Dans les faits, il déplaçait le projecteur. Le message implicite : le problème, c'est votre douche trop longue et vos trajets en voiture. Pas les 90 % d'émissions qui viennent en amont, chez ceux qui extraient et vendent. Le calcul individuel n'est pas faux. Il est simplement placé de façon à ce que la responsabilité atterrisse sur vos épaules.

J'ai testé ce genre de calculateur, il y a quelques années, sur un site qui prétendait mesurer mon bilan en trois minutes. Résultat : un score, une jauge verte, et une liste de gestes — changer mes ampoules, prendre le vélo. À aucun moment il ne m'a demandé où venait l'énergie que je consommais. Le cadre était posé avant même que je commence.

Le revirement sous pression des actionnaires

ExxonMobil n'a pas toujours refusé d'évaluer les scénarios climatiques. Sous la pression d'actionnaires — plusieurs fonds de pension et investisseurs institutionnels — l'entreprise a accepté, à la fin des années 2010, de publier une analyse de l'impact financier d'une trajectoire compatible avec une limitation du réchauffement à 2 °C.

Ce n'était pas un cadeau. C'était une concession arrachée par des gens qui avaient mis de l'argent dedans et voulaient savoir combien leur particip

Sandrine Dufour
AUTEUR

Sandrine Dufour est journaliste, spécialisée dans le traitement de l’actualité et du changement climatique. Depuis une dizaine d’années, elle couvre les enjeux environnementaux et les initiatives d’éducation écologique, allant des politiques climatiques aux actions de terrain. Son travail vise à rendre accessibles les problématiques scientifiques et sociétales liées à la transition écologique.

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