Un dirigeant d'une société pétrolière qui réclame publiquement une taxe sur le carbone, il fallait oser. ExxonMobil l'a fait. Et si vous demandez à n'importe quel analyste sérieux ce qu'il en pense, la réponse tient souvent en une phrase gênée : « c'est compliqué ».
Je vais vous expliquer pourquoi ce n'est pas compliqué du tout. C'est même l'une des postures les plus cohérentes — et les plus habiles — du secteur. Une taxe carbone qui pèse sur la consommation finale, mais qui épargne la production, cela arrange le producteur. Surtout quand ce producteur a déjà massivement investi dans le gaz et dans la capture du CO₂.
Comprendre cet enchaînement, c'est comprendre comment un groupe pétrolier peut simultanément défendre un prix du carbone, augmenter sa production et s'opposer à la plupart des législations climatiques qui le concernent directement. Trois choses qui semblent se contredire. Elles ne se contredisent pas.
Points clés à retenir
- ExxonMobil soutient un prix du carbone national et basé sur le marché, pas n'importe quel prix du carbone.
- Une taxe en amont sur l'extraction aurait été catastrophique pour le groupe. Une taxe en aval sur les consommateurs, beaucoup moins.
- Le vrai pivot industriel, c'est le gaz naturel et la capture du carbone — pas la réduction de la production.
- Le soutien déclaré est ancien mais son intensité fluctue au gré des majorités politiques à Washington.
- Un prix du carbone crédible change la donne concurrentielle face au charbon.
Pourquoi un pétrolier réclame une taxe carbone
La première fois que j'ai lu la position officielle d'ExxonMobil sur le prix du carbone, j'ai cru à une erreur de traduction. Soutenir un mécanisme qui renchérit votre propre produit, c'est contre-intuitif quand on raisonne en surface. Quand on descend d'un cran, ça devient limpide.
Une taxe carbone bien conçue, appliquée à la consommation finale, frappe tous les acteurs à égalité. Et tous les acteurs ne sont pas égaux devant elle.
Le charbon : le vrai perdant du calcul
Le charbon est de loin le combustible le plus carboné par unité d'énergie produite. Une taxe carbone significative rend l'électricité au charbon nettement plus chère que l'électricité au gaz. ExxonMobil est un producteur de gaz majeur. Chaque euro de taxe carbone qui pousse une centrale à charbon vers le gaz, c'est un euro de demande supplémentaire qui tombe dans son escarcelle.
Je ne dis pas que le groupe a fait ce calcul dans un coin en se frottant les mains. Je dis que le calcul existe, qu'il est documenté par les positions publiques du groupe, et qu'il est parfaitement rationnel.
Voilà le nœud de l'affaire : le prix du carbone soutenu par ExxonMobil n'est pas une taxe sur la production. Le groupe n'a jamais demandé à payer plus pour extraire du pétrole. Il a demandé que la facture arrive au consommateur, uniformément, sur le produit fini.
Stratégie industrielle : où se joue le vrai pari
Le débat sur la taxe carbone occupe les tribunes. Le vrai enjeu se joue ailleurs, dans les bilans comptables et les tuyaux.
Gaz et capture du carbone, deux piliers
Le groupe a annoncé un volume d'investissements bas carbone considérable pour la seconde moitié de la décennie — de l'ordre de 20 milliards de dollars sur plusieurs années. L'essentiel ne va pas dans l'éolien ou le solaire. Il va dans deux directions :
- Le gaz naturel, présenté comme combustible de transition
- La capture et le stockage du CO₂, y compris sur des sites industriels tiers
- Et un peu de biocarburants, en marge
La capture du carbone a une propriété qui explique son succès auprès des majors : elle ne remet pas en cause l'infrastructure existante. Un puits reste un puits. Un pipeline reste un pipeline. On ajoute un module en bout de chaîne. C'est un investissement incrémental, pas une reconversion.
Et là, franchement, je comprends l'arbitrage. Reconvertir un groupe pétrolier en producteur d'électricité renouvelable, c'est détruire une partie de la valeur des actifs existants. Ajouter de la capture, c'est la préserver. Aucun conseil d'administration au monde ne choisit volontairement la première option quand la seconde reste finançable.
Ce que la méthode « Carbon Measures » change
Un détail technique mérite votre attention, parce qu'il passe sous les radars. Le groupe a mis en avant une méthodologie de comptabilisation baptisée « Carbon Measures », qui a une particularité : elle écarte les émissions de scope 3, c'est-à-dire celles liées à l'usage final des produits vendus.
Or, pour un pétrolier, le scope 3 représente l'écrasante majorité de l'empreinte totale. Autrement dit, la méthodologie retenue mesure surtout ce que le groupe contrôle directement — et laisse de côté ce qui fâche.
C'est légal. C'est même parfois défendable sur le plan méthodologique, si l'on considère que l'entreprise ne décide pas de ce que fait le conducteur avec son plein. Mais quiconque prétend que c'est neutre se raconte une histoire.
| Levier | Effet sur les émissions mesurées | Effet sur le modèle industriel |
|---|---|---|
| Taxe carbone en aval | Indirect, différé | Favorise le gaz face au charbon |
| Capture du CO₂ | Réduction sur site | Conserve les actifs existants |
| Comptabilisation hors scope 3 | Réduction apparente forte | Aucun changement opérationnel |
| Baisse de production | Réduction réelle et massive | Destruction de valeur |
Vous voyez la logique de la colonne de droite. Chaque ligne sauf la dernière préserve la valeur. La dernière, celle que réclament les investisseurs activistes, la détruit. Il n'y a pas de mystère sur les raisons pour lesquelles elle n'est pas retenue.
Le contre-argument qu'on m'oppose souvent
« Mais enfin, me dit-on régulièrement, exonérer le scope 3 revient à comptabiliser une brasserie sur la seule base des émissions de sa chaudière et pas sur les bières qu'elle vend. »
L'image est bonne. Elle oublie juste un point : la brasserie ne choisit pas non plus combien de bières seront bues. La différence, c'est que le pétrolier, lui, investit des milliards pour que davantage de litres soient vendus. La responsabilité n'est pas symétrique.
Les actionnaires activistes ont-ils raison ?
Un fonds comme Engine n°1 a mené une bataille ouverte contre la stratégie de production du groupe. Sa thèse tient en une phrase : on ne peut pas à la fois promettre une trajectoire compatible avec les objectifs climatiques et augmenter le volume de barils extraits.
Sur le fond, la critique est solide. Sur le plan pratique, elle s'est heurtée à un mur : le capital nécessaire pour financer la transition sans toucher au cœur du métier n'est pas disponible au coût exigé par ces mêmes actionnaires. C'est le paradoxe de l'activisme actionnarial dans le secteur. On obtient des sièges au conseil. On n'obtient pas le changement de modèle.
Voilà le point que la plupart des articles sur le sujet escamotent : le soutien au prix du carbone est parfaitement compatible avec l'augmentation de la production. La hausse du prix du carbone est une pression sur la demande. L'augmentation de la production est une pression sur l'offre. Les deux peuvent se dérouler dans le même temps. Le déséquilibre se règle par le prix, pas par le volume produit.
Ce qui a changé, et ce qui n'a pas changé
Il y a une dizaine d'années, le lobbying du secteur consistait souvent à nier le problème ou à financer ceux qui le niaient. Le financement d'organisations de ce type par le groupe est documenté et remonte à cette époque.
Puis le discours a basculé. Les grandes compagnies pétrolières, ExxonMobil en tête sur ce point précis, ont commencé à plaider pour un prix du carbone. Le groupe a soutenu financièrement une coalition américaine — à hauteur d'environ un million de dollars sur deux ans — qui défendait une taxe carbone à la sortie de l'usine, avec redistribution aux ménages.
Le revirement est-il sincère ? La question est mal posée. Il est cohérent, ce qui suffit à un directeur financier. La sincérité n'entre pas dans un business plan.
Ce qui n'a pas changé, en revanche, c'est le rythme. Le soutien déclaré a varié selon qui occupait la Maison-Blanche. En période de volonté réglementaire forte, le discours s'intensifie. En période de détente, il s'assoupit. Ça vaut pour le groupe, ça vaut pour toute une partie du secteur.
Une objection qu'on me fait souvent sur ce blog
« Un prix du carbone, c'est quand même la façon la plus efficace de réduire les émissions. Ce n'est pas parce qu'ExxonMobil le soutient pour de mauvaises raisons que l'idée est mauvaise. »
Parfaitement d'accord. Une taxe carbone en aval reste un instrument robuste, transparent et difficile à contourner. C'est précisément pour cela que le groupe peut le défendre sans hypocrisie flagrante. Les meilleures politiques publiques sont souvent celles que les acteurs privés soutiennent quand elles les arrangent. Ça ne les rend pas mauvaises. Ça les rend seulement ineuflées.
Ce qu'il faut surveiller
Si vous suivez ce dossier de près, trois indicateurs vous en diront plus long que n'importe quel communiqué.
- La part réelle des investissements bas carbone qui va à la capture plutôt qu'à la production d'énergie décarbonée
- L'écart entre les émissions déclarées et les émissions réelles, scope 3 inclus
- Les positions publiques du groupe lors des prochains cycles législatifs américains, en particulier sur les projets de tarification en amont
Le troisième point est le plus révélateur. Une taxe appliquée à l'extraction, pas à la consommation, changerait complètement la donne pour un producteur. Le jour où vous verrez le groupe soutenir sérieusement ce type de mécanisme, vous saurez que quelque chose a vraiment bougé. Le jour où il ne le soutient toujours pas, vous saurez que la stratégie industrielle n'a pas changé d'un iota — quand bien même le discours sur le prix du carbone, lui, continue de faire bonne figure.
C'est là toute la question, et je ne prétends pas avoir la réponse : un soutien qui coûte zéro à ceux qui le portent est-il encore un soutien ? Ou juste une déclaration bien calibrée pour occuper le terrain pendant que les tuyaux, eux, continuent de se poser?