Un chiffre circule dans les rapports annuels des majors pétrolières : quelques dizaines de millions de tonnes de CO2 équivalent pour leurs émissions opérationnelles. Puis, cent pages plus loin, un autre chiffre apparaît : plusieurs milliards de tonnes, parfois dix fois plus, pour ce qu'on appelle pudiquement les « émissions liées à l'usage des produits vendus ». Deux nombres, un seul groupe, un écart qui ressemble à une erreur d'impression. Ce n'est pas une erreur. C'est exactement là que se joue la méthodologie de comptabilisation carbone d'un géant pétrolier — et c'est aussi là que se cache la vraie question que personne ne pose dans les rapports.
Points clés à retenir
- Un major pétrolier publie en réalité trois périmètres d'émissions distincts (Scopes 1, 2 et 3), et le troisième écrase les deux autres.
- Le Scope 3 « usage des produits vendus » peut représenter 80 à 90 % de l'empreinte déclarée d'un groupe intégré.
- Le choix du périmètre opérationnel (equity share vs. operational control) change le total sans qu'aucune goutte de pétrole supplémentaire ne soit brûlée.
- La méthodologie suit un cadre standardisé (GHG Protocol, guides sectoriels IPIECA/API) — mais l'interprétation de ce cadre reste, en grande partie, laissée à l'entreprise.
- La popularisation du « calculateur personnel » par un pétrolier n'est pas un détail anecdotique : elle déplace le regard du Scope 3 vers le scope individuel.
Pourquoi les chiffres carbone d'un géant pétrolier semblent sortir de nulle part
Quand vous ouvrez le rapport développement durable d'un groupe comme BP, TotalEnergies ou Shell, vous tombez sur un tableau qui ressemble à un exercice comptable ordinaire. Des lignes, des colonnes, des unités en MtCO2e. Sauf qu'en face de chaque ligne, la méthodologie n'est pas la même. Et cette différence méthodologique, ce n'est pas de la poussière technique : c'est ce qui détermine si le groupe affiche 50 ou 500.
Il y a quelques années, je m'étais lancé dans un travail de recoupement entre plusieurs rapports annuels, persuadé qu'il y avait une incohérence quelque part, une erreur de conversion, un facteur d'émission mal appliqué. J'ai passé deux semaines dessus. Ce que j'ai trouvé m'a moins donné l'impression d'avoir débusqué une bourde que d'avoir mis le doigt sur un système parfaitement pensé pour rester illisible de l'extérieur.
La formule de base, et ses limites dès qu'on change d'échelle
La formule que tout le monde connaît — donnée d'activité × facteur d'émission = impact CO2 — fonctionne très bien pour estimer la consommation d'une voiture ou le chauffage d'un appartement. Elle s'effondre dès qu'on l'applique à une entreprise intégrée qui extrait, raffine, transporte et vend.
Pourquoi ? Parce qu'à cette échelle, la « donnée d'activité » n'est plus un litre de carburant. C'est un périmètre. Et un périmètre, ça se définit. Ça se négocie. Ça se choisit.
Scopes 1, 2, 3 : la vraie mécanique de comptabilisation
Le GHG Protocol, référence internationale utilisée par la quasi-totalité des grandes entreprises, découpe les émissions en trois catégories. Ce découpage n'est pas une invention marketing : il répond à un problème concret, celui de savoir qui est responsable de quoi dans une chaîne de valeur mondialisée.
Scope 1 et 2 : ce que le groupe contrôle directement
Le Scope 1 couvre les émissions directes : torchage, fuites de méthane, combustion sur les sites d'extraction et dans les raffineries. Le Scope 2 concerne l'énergie achetée (électricité, vapeur) pour faire tourner ces mêmes installations.
Ces deux périmètres, additionnés, représentent généralement quelques dizaines de millions de tonnes pour un major. C'est déjà énorme comparé à une entreprise classique. Mais ce n'est rien à côté de la suite.
Scope 3 « usage des produits vendus » : le périmètre qui change tout
Ici, on ne compte plus ce que l'entreprise brûle. On compte ce que le client brûlera en utilisant le produit vendu. Chaque litre d'essence vendu à une station-service, chaque baril de brut livré à une compagnie aérienne, chaque tonne de gaz naturel injectée dans un réseau de chauffage urbain — tout cela entre dans le Scope 3.
Résultat : pour un groupe pétrolier intégré, cette catégorie représente couramment 80 à 90 % du total déclaré. Le rapport annuel vous montre donc deux mondes : un groupe qui « pèse » quelques dizaines de MtCO2e sur ses propres opérations, et un groupe qui « pèse » plusieurs centaines de millions de tonnes dès qu'on regarde ce qu'il met sur le marché.
Le problème ? Ce deuxième chiffre est celui qui compte, mais il est aussi celui sur lequel le groupe a le moins de prise directe — en tout cas, c'est l'argument avancé. Sauf que « le moins de prise directe » n'est pas « aucune prise » : un pétrolier décide de ses volumes d'extraction, de ses investissements dans les renouvelables, de sa trajectoire de production. Le Scope 3 n'est pas une fatalité subie, c'est en partie un choix de portefeuille.
Equity share ou operational control : le choix qui déplace les chiffres
Une question que l'on me pose souvent quand j'explique ce système : pourquoi deux groupes avec des activités similaires affichent-ils des totaux Scope 1 différents ? La réponse tient en deux mots : equity share ou operational control.
- En equity share, le groupe comptabilise sa quote-part dans chaque coentreprise, proportionnellement à sa participation financière.
- En operational control, il comptabilise 100 % des émissions de toute installation qu'il exploite, même s'il n'en détient que 40 %.
- Certains groupes utilisent les deux méthodes selon les périmètres, ce qui rend la comparaison directe entre deux majors à peu près impossible sans retraitement manuel.
Ce n'est pas de la triche. C'est une flexibilité prévue par le cadre méthodologique lui-même, à condition d'être annoncée. Elle l'est, en général, dans une note de bas de page. Cette note, presque personne ne la lit.
| Élément | Scope 1 | Scope 2 | Scope 3 |
|---|---|---|---|
| Ce qui est compté | Émissions directes sur sites exploités | Énergie achetée | Chaîne amont + usage des produits vendus |
| Part typique du total | Quelques % | Quelques % | 80 à 90 % |
| Méthode de périmètre | Equity share ou contrôle opérationnel | Idem | Produits vendus, souvent en equity share |
| Marge d'interprétation | Faible | Faible | Élevée |
Ce que le cadre ne dit pas
Le GHG Protocol et les guides sectoriels de l'IPIECA (l'association internationale des producteurs de pétrole et de gaz) donnent un cadre. Ils ne donnent pas la réponse. Et c'est précisément là que se loge la fameuse « méthodologie » dont on parle tant — une méthodologie qui, dans les faits, laisse plusieurs portes ouvertes.
Comment calculer l'empreinte carbone d'un groupe qui vend du pétrole ?
Concrètement, un groupe doit choisir ses facteurs d'émission (par type de produit, par région, par technologie de combustion), définir son périmètre organisationnel, puis consolider. Chaque choix a un impact mesurable sur le total final.
Deux groupes qui extraient le même volume de brut peuvent, sur le papier, déclarer des empreintes qui diffèrent de 15 à 20 % uniquement à cause de ces choix méthodologiques. Ce n'est pas anodin, et ce n'est pas non plus un scandale : c'est la conséquence logique d'un cadre conçu pour être adaptable à des réalités industrielles très différentes.
Sauf que le public, lui, compare les chiffres bruts. Et un chiffre brut sans sa note méthodologique, c'est une photo sans son appareil : on voit le résultat, on ignore comment il a été pris.
Empreinte carbone : définition, et pourquoi le mot a été récupéré
Le terme « empreinte carbone » désigne, dans son acception la plus large, la totalité des gaz à effet de serre attribuables à une activité, un produit ou une personne, exprimée en tonnes équivalent CO2. L'ADEME en donne une définition orientée entreprise, centrée sur la quantification annuelle des émissions directes et indirectes. Le Larousse, lui, reste plus large : l'ensemble des émissions de gaz à effet de serre induites par une activité humaine.
La nuance importante, souvent perdue : bilan carbone et empreinte carbone ne sont pas exactement la même chose. Le Bilan Carbone® est une méthode française, portée historiquement par l'ADEME, avec ses propres règles de comptabilisation. L'empreinte carbone est une notion plus générale, sans méthode unique imposée. Vous pouvez donc avoir un « bilan carbone » rigoureusement conforme à une norme et une « empreinte carbone » calculée avec des hypothèses différentes pour la même entité.
Et c'est ici que le bât blesse. Un géant pétrolier a popularisé auprès du grand public l'idée d'une empreinte carbone individuelle, calculable par chacun, avec un calculateur personnel. Sur le fond, l'outil n'est pas faux. Mais l'effet est connu : en mettant l'accent sur l'empreinte du consommateur, on déplace silencieusement la focale loin du Scope 3 industriel, qui reste la vraie masse du problème.
Franchement, je ne crois pas à la théorie du complot intégral. Je crois à quelque chose de plus banal, et de plus efficace : des équipes de communication qui savent exactement quel chiffre met en avant, et quel autre laisser dans un tableau en annexe.
Ce que je retiens de tout ça
La méthodologie de comptabilisation carbone d'un géant pétrolier n'est pas un secret. Elle est publiée. Elle est même encadrée. Mais elle est suffisamment souple pour que chaque groupe puisse, sans mentir, présenter le chiffre qui l'arrange.
Alors quand vous lisez qu'un major a « réduit son empreinte de 12 % », la première question à poser n'est jamais « de combien ? ». C'est : sur quel périmètre, avec quelle méthode, et par rapport à quelle année de référence ? Tant que les trois réponses ne sont pas dans la même phrase, le chiffre ne veut pas dire grand-chose — même s'il est parfaitement exact.