Faites la lumière sur l'impact climatique d'ExxonMobil : lire les chiffres, repérer les angles morts

Faites la lumière sur l'impact climatique d'ExxonMobil : lire les chiffres, repérer les angles morts

Faire la lumière sur l'impact climatique d'ExxonMobil, c'est regarder au-delà des seules cheminées du groupe. Les émissions de ses sites ne représentent qu'une petite part du total : l'essentiel provient de la combustion du pétrole et du gaz qu'il vend. S'y ajoutent les fuites de méthane, difficiles à mesurer, et un héritage documenté : dès la fin des années 1970, les chercheurs de l'entreprise anticipaient avec précision le réchauffement. Lire correctement cet impact demande donc trois outils : la grille des scopes, les archives et les mesures indépendantes.

  • Scopes 1 et 2 : les émissions des installations exploitées, de l'ordre d'une centaine de millions de tonnes de CO2e par an selon le groupe.
  • Scope 3 : l'usage des produits vendus, estimé par ExxonMobil lui-même à environ un demi-milliard de tonnes, soit la part dominante.
  • Méthane : un gaz au pouvoir réchauffant très élevé, souvent sous-évalué par les déclarations basées sur des facteurs d'émission.
  • Historique : les projections internes des années 1977 à 2003 se sont révélées justes, ce qui pèse dans les contentieux actuels.

Mesurer l'empreinte d'ExxonMobil : ce que recouvrent les trois scopes

La comptabilité carbone d'une entreprise repose sur le GHG Protocol, une méthode internationale qui découpe les émissions en trois périmètres. Le scope 1 regroupe ce qui sort directement des puits, plateformes, raffineries et usines chimiques. Le scope 2 couvre l'électricité et la vapeur achetées. Le scope 3, enfin, rassemble tout ce qui se passe en amont et en aval : extraction par des partenaires, transport, et surtout combustion des carburants par les automobilistes, les compagnies aériennes ou les centrales.

Pour un pétrolier, cette dernière catégorie écrase les deux autres. Une raffinerie peut réduire sa consommation d'énergie de quelques pourcents, cela ne change presque rien au bilan si les volumes de brut vendus restent identiques. C'est la raison pour laquelle les objectifs de neutralité affichés par ExxonMobil pour 2050, limités aux scopes 1 et 2 de ses actifs exploités, sont jugés partiels par de nombreux analystes.

Des archives internes aux tribunaux : comment l'histoire a été éclairée

L'autre pan de l'impact est historique. En 2015, des enquêtes journalistiques ont mis au jour des documents montrant que les scientifiques du groupe modélisaient l'effet du CO2 sur le climat dès la fin des années 1970. En 2023, une étude publiée dans la revue Science a passé au crible ces projections : elles prévoyaient un réchauffement d'environ 0,2 °C par décennie, conforme à ce qui a été observé depuis.

Ce décalage entre la connaissance interne et la communication publique de l'époque, qui insistait sur les incertitudes, nourrit aujourd'hui plusieurs procédures engagées par des villes et des États américains. Quelle que soit leur issue, ces dossiers ont changé la manière dont on lit les rapports climat : on ne se contente plus de ce que l'entreprise déclare, on le confronte à ce qu'elle savait.

Chiffres déclarés et angles morts, côte à côte

Le tableau ci-dessous résume les principaux postes, la manière dont ils sont publiés et ce qui reste difficile à vérifier. Les ordres de grandeur sont arrondis à partir des rapports du groupe et doivent être relus chaque année.

PosteCe qui est publiéCe qui reste dans l'ombreOpérations (scopes 1 et 2)Environ 100 Mt CO2e par an, en baisse progressiveActifs non exploités par le groupe, cessions qui déplacent les émissionsProduits vendus (scope 3)Estimation d'environ 500 Mt CO2eAbsence d'objectif de réduction chiffré sur ce périmètreMéthaneIntensité en baisse selon l'entrepriseÉcarts avec les mesures satellitaires et aériennes indépendantesTorchageVolumes agrégés par régionÉpisodes ponctuels et torchères éteintes non détectées

Le méthane mérite une attention particulière. Sur vingt ans, il réchauffe l'atmosphère plus de quatre-vingts fois plus qu'une masse équivalente de CO2. Or les inventaires industriels s'appuient souvent sur des facteurs théoriques plutôt que sur des mesures directes, et les campagnes menées par satellite dans le bassin permien ont plusieurs fois relevé des fuites supérieures aux valeurs déclarées.

La transparence carbone, une exigence qui gagne toute la chaîne de valeur

L'évolution la plus marquante de ces dernières années tient moins aux majors elles-mêmes qu'à l'effet de diffusion de leurs obligations. En Europe, la directive CSRD impose aux grands groupes de publier un bilan détaillé, scope 3 compris, et même si le calendrier a été assoupli pour une partie des entreprises, la logique demeure : pour chiffrer leurs émissions indirectes, les donneurs d'ordre réclament des données à leurs fournisseurs, transporteurs et prestataires.

Concrètement, une entreprise de maintenance industrielle, un logisticien ou un bureau d'études qui travaille pour un acteur de l'énergie reçoit désormais des questionnaires carbone, des demandes de plans de réduction, parfois des clauses contractuelles. Pour ces structures de taille moyenne, souvent dépourvues de service dédié, la mesure de leur propre empreinte devient un chantier de transformation qui touche les achats, la gestion des déplacements et le choix des équipements. Ce mouvement a une conséquence directe pour le lecteur attentif au climat : plus la donnée circule entre partenaires, plus il devient difficile pour une grande compagnie de laisser certains postes dans le flou, car ses chiffres se recoupent avec ceux de sa chaîne d'approvisionnement.

Agir pour demain à partir de données vérifiables

Éclairer l'impact n'a d'intérêt que si l'on peut s'en servir. Quelques réflexes permettent à chacun de lire un rapport climat avec un regard plus sûr :

  • vérifier si l'objectif annoncé porte sur les émissions absolues ou sur une intensité par baril, qui peut baisser alors que le total augmente ;
  • chercher le scope 3 et la part qu'il représente dans le bilan total ;
  • comparer les données de méthane avec les observatoires indépendants, comme ceux du programme des Nations unies pour l'environnement ;
  • regarder les investissements prévus dans la production d'hydrocarbures, qui en disent plus long sur la trajectoire que les engagements de long terme.

Ces repères servent aussi bien à l'épargnant qui s'interroge sur ses placements qu'à l'enseignant qui prépare un cours ou au citoyen qui suit les débats publics sur la sortie des énergies fossiles.

Où consulter les émissions déclarées par ExxonMobil ?

Le groupe publie chaque année un rapport consacré au climat et des tableaux de données sur son site investisseurs. Les réponses au questionnaire du CDP et les bases d'inventaire publiques, comme celle de l'agence américaine de l'environnement pour les sites situés aux États-Unis, permettent de recouper ces chiffres.

Pourquoi le scope 3 pèse-t-il autant dans le bilan d'un pétrolier ?

Parce que la fonction même d'une compagnie pétrolière est de vendre des combustibles destinés à être brûlés. Les émissions liées à leur usage dépassent largement celles de la production, dans un rapport souvent proche de cinq pour un.

Que prévoyaient les scientifiques d'Exxon à la fin des années 1970 ?

Leurs modèles anticipaient une hausse régulière des températures liée à l'accumulation de CO2. L'analyse publiée en 2023 a montré que la majorité de ces projections étaient cohérentes avec les observations des décennies suivantes.

Un citoyen peut-il contrôler lui-même les engagements climat d'une major ?

Oui, dans une certaine mesure. Les rapports annuels, les données satellitaires de méthane rendues publiques et les analyses d'organismes indépendants sont accessibles gratuitement. La difficulté tient surtout à la comparaison d'une année sur l'autre, car les périmètres changent au gré des acquisitions et des cessions.

Anaïs Lemaire
AUTEUR

Anaïs Lemaire est journaliste, couvrant depuis plus de dix ans les sujets liés à l’actualité, au changement climatique et à l’éducation environnementale. Elle a notamment réalisé des reportages de terrain sur les politiques de transition écologique et les initiatives locales de sensibilisation. Son travail s’attache à relier les enjeux scientifiques aux réalités quotidiennes des citoyens.

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